La machine Kepler, une mécanique hautement efficace

La forme semble maintenant prendre de plus en plus de place alors que les auteurs de polars scandinaves se sont multipliés en développant au fil des années une sorte d’esthétique du thriller qui leur est propre.
Photo: iStock La forme semble maintenant prendre de plus en plus de place alors que les auteurs de polars scandinaves se sont multipliés en développant au fil des années une sorte d’esthétique du thriller qui leur est propre.

Le polar nordique — qu’il provienne de Suède et de Norvège, ou encore de Finlande, du Danemark et d’Islande — a bien changé depuis les toutes premières histoires d’Henning Mankel, ou même depuis la révélation que fut La cité des jarres d’Arnaldur Indridason en 2000 (Métailié). Le filon s’est considérablement diversifié depuis Millénium (Actes Sud) et encore plus depuis que Jo Nesbø vend des millions d’exemplaires de ses livres à travers le monde. Aujourd’hui, le sous-texte social dessiné par les précurseurs et les âmes complexes et tourmentées du commissaire Wallander de Mankell ou de l’inspecteur Erlendur d’Indridason ont laissé la place à de tout autres préoccupations… même s’il faut éviter de généraliser.

La forme semble maintenant prendre de plus en plus de place alors que les auteurs de polars scandinaves se sont multipliés en développant au fil des années une sorte d’esthétique du thriller qui leur est propre… et qui fait vendre des millions d’exemplaires à leurs éditeurs. Il faut voir le Suédois Lars Kepler comme l’un de ces nouveaux ténors — même s’il s’agit plutôt d’un « couple de ténors » puisque c’est le pseudonyme des écrivains Alexander et Alexandra Ahnoril — avec la parution chez Actes Sud d’un cinquième livre depuis 2010.

Fausses pistes

On vous prévient tout de suite : on a encore affaire ici à un tueur en série. En fait, si l’on additionnait tous les tueurs en série mis en scène depuis cinq ans seulement dans des polars venus du Nord, personne ne mettrait plus jamais les pieds dans ces contrées apparemment aussi hostiles que vides et enneigées. Un tueur en série donc, brutal, qui sévit près de Stockholm et qui s’attaque sauvagement à des femmes seules, chez elles, après les avoir épiées avec une caméra vidéo.

À l’équipe d’enquête dirigée par la commissaire Margot Silvermann viendra bientôts’ajouter une sorte de revenant, Joona Linna, un enquêteur vedette présumé mort depuis des années. Le chemin de l’enquête sera rude puisque la seule évidence est celle du modus operandi du « stalker » : une vidéo montrant la future victime chez elle est envoyée à la police au moment où le meurtrier frappe et met en scène la mort de sa proie. Pour le reste, rien : pas de traces, pas d’indices, pas de liens.

Margot — qui est sur le point d’accoucher mais qui s’entête à vouloir d’abord régler l’affaire — décide alors de faire appel aux services d’un psychologue spécialisé dans l’hypnose et les criminels violents afin de faire parler un conjoint traumatisé par le meurtre de sa femme. L’enquête prend alors un tout nouveau tournant et se met à rouler sur les chapeaux de roue.

Tout cela est raconté à un rythme époustouflant, le lecteur étant même amené parfois à tenir la caméra du « stalker » ou à vivre les angoisses de la victime confrontée à l’assassin. Une écriture vive, donc, saccadée, misant sur l’effet et mettant en lumière l’intensité de l’instant présent même si cela mène souvent le lecteur et les enquêteurs à dériver sur une fausse piste. Au point parfois de tourner les coins ronds et de sacrifier à quelques raccourcis psychologiques faciles.

Mais tout cela est fort prenant et très habilement raconté en des phrases alternant souvent entre le lyrisme, la poésie rurale et le gore. Au bout du compte toutefois, les auteurs remportent leur pari et le lecteur verra son rythme cardiaque augmenter dangereusement dans les cinquante dernières pages, même si tout cela est un peu tiré par les cheveux comme on dit.

N’empêche ; quand le visage du « stalker » apparaîtra enfin après plusieurs fausses pistes, on sera bien forcé d’y croire. Et d’admettre l’efficacité du procédé. Ouf.

Désaxé

Lars Kepler, traduit du suédois par Lena Grumbach, Actes Sud, coll. « Actes noirs », Arles 2016, 589 pages