Dans l’enfer oustachi

Au début des années 1940, Joseph Goebbels, le ministre de l’Éducation du peuple et de la Propagande, était aussi le directeur des studios de cinéma UFA-Babelsberg.
Photo: Associated Press Au début des années 1940, Joseph Goebbels, le ministre de l’Éducation du peuple et de la Propagande, était aussi le directeur des studios de cinéma UFA-Babelsberg.

Le personnage de Bernie Gunther est une des grandes réussites du genre qu’est devenu le « polar historique ». Créé par Philip Kerr avec La trilogie berlinoise (1989 à 1991), l’ancien commissaire antinazi de la Kriminalpolizei de Berlin en est déjà à sa dixième aventure. Coincé par définition entre l’arbre et l’écorce, entre sa conscience et le pouvoir hitlérien, Gunther est parvenu à traverser les horreurs de la guerre en réussissant à rester en vie tout en ne se trahissant pas lui-même. Un véritable exploit.

Jusqu’ici, ses talents exceptionnels de limier ont été utilisés par plusieurs figures marquantes du troisième Reich, et comme son créateur n’hésite pas à jouer sur l’échelle du temps, on l’a déjà suivi un peu partout en Russie et au Moyen-Orient comme en Argentine, en France, en Tchécoslovaquie ou en Pologne, toujours témoin des pires atrocités. Ici, en 1943, Goebbels lui-même le charge d’une mission périlleuse qui va le mener jusqu’en Croatie.

Régime sec

L’histoire s’amorce autour de l’actrice Dalia Dresner que Gunther aperçoit sur l’affiche du célèbre cinéma L’Éden de La Ciotat en 1956. En fermant les yeux, il replonge alors dans l’histoire rocambolesque qu’il a vécue avec elle…

À l’époque, Goebbels — le ministre de l’Éducation du peuple et de la Propagande était aussi directeur des studios de cinéma UFA-Babelsberg — voulait faire de Dalia Dresner la Garbo allemande. Mais l’actrice, qui avait joué dans un navet du réalisateur Veit Harlan, refusait de continuer et, prenant prétexte de la mort de sa mère, menaçait de s’exiler en Suisse. Plus même : elle exigeait de revoir son père réfugié dans un monastère croate près de Banja Luka. Gunther se voit chargé de le retrouver… puis de ramener Dalia au studio de la UFA.

Bien sûr, tout cela est un peu tiré par les cheveux. Alors que Mussolini s’écrase, que le front russe va céder et que les bombardements alliés s’accentuent sur Berlin et toute l’Allemagne, cela semble un peu mince comme intrigue. Mais, encore une fois, c’est pour Philip Kerr l’occasion rêvée d’aborder l’univers des nazis par le détail.

Outre que de faire ressortir l’importance qu’ils accordaient à la propagande et les méfiances que les grands bonzes du régime entretenaient les uns envers les autres, la nouvelle mission de Bernie Gunther nous fait effectivement plonger dans l’enfer des petits détails. Celui du rationnement que vivaient aussi les Berlinois ordinaires : régime sec et paranoïa, pommes de terre et tabac de pacotille. L’appétit vorace des hauts gradés, aussi, la corruption et l’intimidation se cachant sous la moindre parole et le moindre geste de la vie quotidienne. Le tout agrémenté des tractations secrètes menées par un peu tout le monde afin de s’approprier la plus large part du gâteau tout en frimant devant la galerie…

Par contre, les choses se corsent lorsque Bernie Gunther arrive à Zagreb et qu’il traverse le territoire croate tenu par la milice oustachie. La somme des horreurs que l’on découvre alors décrit une inhumanité difficilement qualifiable. Même quand on connaît la rigueur et le sérieux de la démarche de Philip Kerr, on a beaucoup de difficulté à croire que de telles atrocités aient pu être commises. Gunther, qui revient tout juste de Katyn lorsqu’il part en mission pour Zagreb, traversera là un des pires épisodes de sa vie pourtant chargée.

Heureusement pour lui, ce lugubre chapitre lui aura aussi permis de vivre une (presque) histoire d’amour. Même s’il découvre sur le tard les étonnantes motivations secrètes de sa belle actrice — qui lui vaudra les foudres de Goebbels et un séjour en prison —, Bernie doit encore faire appel à tout son humour et même à son cynisme pour réussir à respirer par le nez en regardant ce film dans le cinéma de La Ciotat rendu célèbre par les frères Lumière…

La femme de Zagreb

Philip Kerr, traduit de l’anglais par Philippe Bonnet, Éditions du Masque, Paris, 2016, 450 pages