«Vie? ou théâtre?»

«Et c’est avec plaisir que je vous céderais quelques-uns de mes élèves.»
Photo: Jewish Historical Museum «Et c’est avec plaisir que je vous céderais quelques-uns de mes élèves.»

C’est une somme. Un lourd et beau livre d’art — 4,6 kilos… —, édité avec soin. Huit cent quarante pages dont émane encore un envoûtant parfum d’encre des semaines encore après le début de la lecture. Ainsi paraît l’ultime oeuvre de Charlotte Salomon, son autofiction, peinte et écrite dans l’urgence, avec suggestions de trames musicales allant de cantates aux chansons populaires et folkloriques. Un roman graphique avant l’heure. Une tragédie, déjà, avant même que ne s’achève le destin, précipité à Auschwitz par les horreurs de la Seconde Guerre, de l’artiste.

Orpheline de mère depuis ses neuf ans, Charlotte Salomon sera, à l’aube de la guerre, la dernière étudiante juive des Beaux-Arts de Berlin. En 1938, elle doit fuir la ville, et se réfugie chez ses grands-parents, dans la région de Nice. Mais la violence nazie connaît de moins en moins de frontières, et s’étend comme une tache d’huile.

Dans cette fièvre, dans cette proximité de la peur, le grand-père de Salomon, acariâtre, lui apprend qu’elle est descendante d’une lignée de suicidés. Sa mère n’est pas morte, comme on lui a dit, de la grippe. Elle s’est défenestrée. Suicidée. Comme sa tante, noyée. Comme son grand-oncle. Et comme sa grand-mère le fera quelque temps après cette révélation, se jetant elle aussi d’une fenêtre.

La guerre d’un côté, qui forcément la traque. Un sombre héritage de l’autre.

Un destin ?

« … et elle resta seule avec ce qu’elle avait vécu et un pinceau. Cependant à la longue, même pour une créature y étant “prédisposée”, une vie aussi sombre ne pouvait être supportable. Elle se vit donc placée devant ce choix : mettre fin à ses jours ou bien entreprendre quelque chose de vraiment fou et singulier. Des conditions favorables s’offrirent […], de sorte qu’elle put se reposer un peu, tout en ayant l’occasion la plus parfaite d’apprendre avec infiniment d’acuité à connaître et à haïr, à aimer et à mépriser les gens de cette époque », peut-on lire, de sa grosse calligraphie tracée à la gouache, dans Vie ? ou théâtre ?. Salomon se lance donc, pratiquement à corps perdu, dans sa composition. Entre 1940 et 1942, elle peint. Plus de 1300 gouaches, au style évolutif, sur lesquelles elle pose un papier-calque pour inscrire le texte, quand elle ne l’inclut pas à même l’oeuvre. Elle en conservera 769 pour porter l’histoire de Charlotte Knarre, une histoire à peine décalée, de quatre ans et quelques patronymes, de la pure biographie de Salomon. Son opérette, comme elle dit. Son opéra-gouache, suggérons-nous à notre tour.

Des perspectives

Spécialiste de l’histoire de l’art des femmes à l’UQAM, Thérèse St-Gelais a bien voulu feuilleter l’ouvrage avec Le Devoir, et ainsi découvrir une oeuvre dont elle n’avait jusqu’ici de son propre aveu que trop peu entendu parlé. Et ce, malgré une exposition en 1993 au Musée Beaubourg, à Paris. Charlotte Salomon est-elle une grande artiste jusqu’ici avalée par l’oubli ? « Oui. Je la trouve avant-gardiste pour son temps. Par son emploi des couleurs, sa composition, ses mises en scène. Par le simple fait qu’on dise en regardant : “Ça, ça me prend…” Ça veut dire qu’il y a une charge dans sa façon de travailler les couleurs qu’on ne verra pas dans un tableau de calendrier. Ça nous rejoint au-delà du regard. » Définitivement expressionniste, un peu fauviste, l’oeuvre est, pour la spécialiste, singulière. « Je connais peu d’artistes qui ont utilisé le texte ainsi, et autant. C’est particulier. On l’a comparée souvent à Anne Frank, à cause du côté journal. » Otto, le père d’Anne Frank, sera d’ailleurs un des premiers à voir les dessins de Charlotte, au moment de la publication du journal de sa fille, quand le père et la belle-mère adorée de Salomon les lui montreront, ne sachant trop que faire de ces piles. Car le destin de l’oeuvre elle-même, de ces gouaches et de la reconstitution de leur chronologie, est pratiquement un récit en soi.

« Les artistes de l’époque que je connais — Käthe Kollwitz, par exemple — travaillent autrement, poursuit St-Gelais. La spécialiste Griselda Pollock pense que Salomon aurait peut-être vu l’expo de “l’art dégénéré” à Berlin ou Munich, vers 1937, et s’en serait inspirée. Il y a des liens chromatiques et de composition avec Der Blaue Reiter [ce groupe d’artistes expressionnistes allemands, dont Klee et Kandisky ont fait partie]. Je vois des liens aussi avec Gabriele Münter : les compositions en étage, c’est très plat — on est à ce moment dans l’histoire où on cherche l’élimination de la perspective, on est vraiment dans la modernité. C’est un travail très actuel — roman graphique, la présence de la musique, l’importance donnée au contexte, le récit, loin de l’abstraction… »

Et l’urgence, qu’on sent dans les coups de pinceau, dans une certaine logorrhée, est un aussi un trait caractéristique. Le regard posé sur les êtres aimés et l’époque n’exclut pas la cruauté — Charlotte n’était pas un ange. Ses amours, ses affections peuvent être presque incestueux. Et dans une lettre, reconstituée et publiée en postface, elle laisse entendre qu’elle aurait tué son grand-père d’une petite « omelette au véronal ». Mais c’est certainement la conscience aiguë du côté tragique de toute vie, et de la sienne, qui prend ici aux tripes, à travers cette lecture parfois étirée dans la longueur de temps, parfois en langueur, parfois également en sursauts et explosions, de sa vie d’opérette. L’artiste, elle, terminera la sienne alors que, dénoncée, elle sera, enceinte de cinq mois, à 26 ans, assassinée à Auschwitz.

« Et elle vit, écrit Charlotte Salomon, comme dans un rêve éveillé, toute la beauté qui l’entourait, elle vit la mer et ressentit le soleil, et elle comprit : il lui fallait pour quelque temps disparaître de la surface humaine, et pour cela consentir à tous les sacrifices, afin de recréer des profondeurs de son être son propre univers. » Une vie, ou un théâtre ?

Roman illustré
Charlotte
David Foenkinos
Avec quelques gouaches de Charlotte Salomon
Gallimard, Paris, 2015, 256 pages

 

Jusqu’à ce que David Foenkinos lui consacre un roman l’an dernier, Charlotte Salomon était à peu près inconnue du grand public. Prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens, Charlotte, devenu best-seller, retrace avec minutie mais sans pathos le destin tragique de la jeune peintre juive-allemande issue d’une lignée de suicidés et morte en déportation. S’il comble certains trous par la fiction, l’auteur n’hésite pas non plus à se mettre en scène : son éblouissement devant l’oeuvre autobiographique de l’artiste, ses recherches étalées sur des années, ses doutes sur sa propre démarche. Le tout se présente sous la forme particulière d’un long poème en prose, constitué d’une seule phrase par ligne. Sensation d’étouffement, sentiment d’urgence. Une fois le livre refermé, laissant le lecteur happé par l’histoire fascinante, bouleversante et révoltante de la courte de vie de Salomon, surgissait l’envie pressante de découvrir son oeuvre. La réédition du roman en version illustrée permet de s’en imprégner, un peu, en partie : figurent côte à côte le texte de Foenkinos et quelque 50 gouaches qu’il a sélectionnées parmi les centaines qu’elle a laissées, avec ces mots : « C’est toute ma vie. »

Vie ? ou théâtre ?

Charlotte Salomon, Le Tripode, Paris, 2015, 840 pages