Campagne pour un bouquin

L’expo à Formats rassemble tout ce qui s’est publié au Québec dans le domaine de la photographie depuis 2011.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’expo à Formats rassemble tout ce qui s’est publié au Québec dans le domaine de la photographie depuis 2011.

Benoit Aquin en a fait un sur Mégantic, Michel Campeau sur la chambre noire, Éva Quintas sur les femmes artistes. Quoi donc ? Un livre photographique, un objet dont le récit passe par les images, et par les images seulement.

À l’instar de ceux cités — Mégantic (2015), d’Aquin, Photogénie et obsolescence de la chambre noire (2013), de Campeau, et Amazones, rebelles et mutantes (2014), de Quintas —, le livre photographique aborde une variété de sujets. C’est ce que révèle une exposition à Formats, la librairie du Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec, située dans l’édifice 2-22 du centre-ville de Montréal.

Pour Serge Allaire, l’historien de l’art derrière cette aventure, la publication dont l’auteur est un photographe souffre d’une mauvaise diffusion.

« Il n’y a jamais eu ici de manifestation ou d’événement autour du livre photographique. Je l’interprète comme un manque d’intérêt fort critiquable, dit le chercheur de l’UQAM. Depuis dix ans, toutes les manifestations internationales autour de la photo ont des volets livres photographiques. En Espagne, l’année dernière, il y avait trois expos. Pourquoi pas à Montréal ? »

Le livre photographique existe depuis toujours, y compris à l’époque du pionnier William Henry Fox Talbot. L’histoire visuelle est jalonnée de bouquins incontournables, tels que les bibles New York (1956) de William Klein et The Americans (1958) de Robert Frank. Open Passport (1973), du regretté John Max, est le meilleur exemple québécois et canadien.

Cinquante-trois titres

L’expo à Formats rassemble de manière exhaustive tout ce qui s’est publié au Québec dans le domaine depuis 2011. Soit 53 titres, du petit livre noir La quiétude des atomes (2014), que Charles-Frédérick Ouellet a tiré d’un voyage dans une « Chine en pleine transformation », au volumineux Bhoutan (2014), de Martine Michaud. Si certains portent le sceau d’un éditeur (VU, Cayenne ou la réputée allemande Kehrer Verlag), beaucoup sont publiés à compte d’auteur, parfois en tirage restreint (200 exemplaires), parfois signés par l’auteur. Seul critère : que ce soit un livre conçu par un photographe. « Ça exclut le catalogue d’exposition, la monographie, le livre illustré », précise Serge Allard.

L’idée de cette campagne a germé en 2014 aux Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie. Un an plus tard, lors des 6es Rencontres, Serge Allaire a brisé la glace avec des livres à consulter sur des lutrins, suivi par cet autre monté pour la librairie montréalaise.

« Le livre est une forme d’expression autonome. Une expo, ce sont des photos alignées sur le mur. Le livre est un objet tridimensionnel. On change les pages. C’est une autre réalité spatio-temporelle. Il y a des liens à faire avec le cinéma, la bande-film, avec le roman, la narration. »

Celui qui a déjà monté des expos plus traditionnelles, avec des photos sur les murs — Boarding Pass, la rétrospective posthume de Serge Emmanuel Jongué —, a voulu faire valoir la matérialité du livre photo. Pas question de le mettre sous vitre, sauf dans le cas d’objets fragiles, les livres-oeuvres d’Ewa Monika Zebrowski. Autrement, tout est manipulable, comme dans une bonne librairie, et vendable, entre 20 $ et 200 $ — excepté les Zebrowski.

« As-tu vu la qualité des reliures, celle du livre de Normand Rajotte [Comme un murmure, 2012] ? demande, enthousiaste, le commissaire. Il y a une telle recherche sur le plan de la forme. La conception graphique, la reliure, la jaquette. Il y a de l’innovation et il faut le voir. »

Passionné, Serge Allaire s’est donné le mandat de faire du livre photographique québécois une cause. Il le diffuse, rêve de vendre l’expo à des libraires parisiens. Il le défend, dénonce la frilosité des éditeurs à son égard, bien qu’il en comprenne les raisons. Il le hisse dans une classe à part, demande à l’État de le reconnaître. Car, pour le moment, le livre sans textes n’entre dans aucune enveloppe d’aide financière.

Le livre est une forme d’expression autonome. Une expo, ce sont des photos alignées sur le mur. Le livre est un objet tridimensionnel. On change les pages. C’est une autre réalité spatio-temporelle. Il y a des liens à faire avec le cinéma, la bande-film, avec le roman, la narration.

Le livre photographique au Québec

Librairie Formats, 2, rue Sainte-Catherine Est, 3e étage, jusqu’au 18 octobre.