Maxime Olivier Moutier, en performance

Maxime Olivier Moutier décide à 37 ans de faire un retour aux études en s’inscrivant au certificat en histoire de l’art.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Maxime Olivier Moutier décide à 37 ans de faire un retour aux études en s’inscrivant au certificat en histoire de l’art.

Professeur d’« anatomie alternative » dans une université de Perth, un artiste australien s’est fait pousser une oreille sur l’avant-bras gauche il y a quelques années. Il annonçait récemment vouloir y implanter un micro et le brancher à Internet. Pour le bonheur de tous.

Accoucher ou perdre sa virginité en public dans une galerie d’art ? Passer deux semaines dans le ventre d’un ours empaillé ? Faire comme Zhu Yu, cet artiste chinois qui en 2000 se serait filmé en train de manger un foetus humain volé dans une faculté de médecine ? On nage entre les eaux troubles de la fiction et de la réalité.

Maxime Olivier Moutier ne va pas jusqu’à se faire greffer une troisième oreille pour faire entendre le vide qui nous entoure. Il poursuit son discours sur la société contemporaine, se faisant le révélateur de nos insatisfactions, de nos velléités, de nos envies stériles, de notre recherche d’un bonheur peut-être impossible.

Les trois modes de conservation des viandes et Scellé plombé (Marchand de feuilles, 2011 et 2013) exploraient déjà dans ce sens nos faillites intimes. Il se met cette fois lui-même en jeu au coeur d’une autofiction en trompe-l’oeil, Journal d’un étudiant en histoire de l’art.

Parce que sa vie l’ennuie, Maxime Olivier Moutier décide à 37 ans de faire un retour aux études. Ce père de trois enfants, écrivain et psychanalyste, s’inscrit au Certificat en histoire de l’art de l’UQAM. Pour ne pas se dessécher, cet homme qui cherche encore sa place — « même après avoir publié six livres de littérature québécoise contemporaine » — s’enfonce dans les régions humides de l’art contemporain.

Personnage de fiction

Un avertissement : Maxime Olivier Moutier est un personnage de fiction. Et si toute ressemblance avec des personnes ou des événements réels n’est absolument pas fortuite, Journal d’un étudiant en histoire de l’art se présente avant toute chose comme un roman.

Accablé par les absences répétées de sa femme, qu’un emploi intéressant (« intéressant pour elle ») oblige à voyager régulièrement à l’étranger, Moutier porte le poids du quotidien sur ses épaules.

« Je tente de trouver dans l’art une sorte de refuge. Je vais à l’université pour me soustraire à l’ennui, pour faire autre chose qu’attendre le retour de ma femme ou que de patienter pendant que mes enfants font leurs devoirs. J’ai besoin de stimulation, de me retrouver parmi des gens qui ne sont pas encore morts, et d’apprendre des choses. »

Seul à la maison en train de changer des couches ou de préparer des lunchs, il voit sa vie transformée par la lecture de l’Histoire de l’art d’Ernst Gombrich (Phaidon). Mieux encore, celle d’un livre de Tony Godfrey sur l’art conceptuel le réconcilie avec l’humanité.

Une histoire de la destruction

Entre les sandwichs à 4,25 $ de la cafétéria de l’UQAM et les pichets de bière, les votes de grève, ses lamentations conjugales et son fantasme d’enseigner l’histoire de l’art au collégial, le narrateur y fait la rencontre de Prunella, une jeune étudiante aussi perdue que lui. D’une salle de cours à un bosquet de sapins du cégep du Vieux-Montréal, une aventure va peu à peu basculer dans la folie et la violence.

Le 14 juin 2009, il note : « Je choisis de me jeter dans l’histoire de l’art parce qu’il s’agit d’abord et avant tout de me jeter quelque part. Mon mariage est un fiasco. » Quelques jours plus tard : « Terminé les 424 pages de L’art paléochrétien et byzantin. J’ai appris au moins 277 nouvelles choses. » Il en retient une en particulier : l’histoire de l’art est une histoire de destruction.

Et tandis que la mononucléose le frappe — punition divine pour sa « mauvaise vie » —, que son corps se déglingue et que son couple se fissure, sa quête de sens le porte vers Jeff Koons, Joseph Beuys ou Christo et Jeanne-Claude. Pour ne pas voir que l’histoire de son couple — de tout couple ? — est aussi d’une certaine manière une histoire de la destruction.

Un drôle de roman que ce Journal d’un étudiant en histoire de l’art, une autofiction à la fois sérieuse et ludique. L’auteur né en 1971 a réellement étudié l’histoire de l’art à l’UQAM. Malgré sa froideur clinique et certaines facilités — sa relation prévisible et superficielle avec Prunella —, Moutier a versé dans cet espace poétique qui s’affranchit souvent du réel un enthousiasme contagieux envers l’art contemporain.

Un éloge de la curiosité et un exercice littéraire qui se veut autant une critique du monde contemporain qu’un exorcisme personnel.

Maxime Olivier Moutier n’est pas écrivain. Il le répète lui-même depuis longtemps : l’uniforme est trop étroit pour lui. L’auteur de Risible et noir (BQ) se rêverait plutôt en artiste ou en artisan, les mains sales, donnant vie à des objets en trois dimensions. Et pourquoi pas en gourou ?

Pour le moment, le costume de l’acrobate lui va bien, prêt à se mettre en danger pour l’amour de l’art. Une posture beaucoup plus rare que l’on croit.

Journal d’un étudiant en histoire de l’art

Maxime Olivier Moutier, Marchand de feuilles, Montréal, 2015, 464 pages