Le Corbusier fasciste?

Photo: Un corbusier

En ce 50e anniversaire de la mort du « Picasso de l’architecture », deux ouvrages dissèquent les sympathies d’extrême droite de Le Corbusier, dit Corbu pour les intimes, de son vrai nom Charles-Édouard Jeanneret-Gris (1887-1965). Ces sympathies, que Le Corbusier aurait tenté à l’après-guerre de supprimer de sa biographie en épurant ses dossiers pour la période 1936-1945, reviennent aujourd’hui hanter sa mémoire.

Les deux ouvrages, malgré des approches très différentes, parviennent aux mêmes conclusions. Le Corbusier fasciste ? Peut-être pas, répond l’architecte François Chaslin dans Un Corbusier, mais certainement un homme d’ordre très lié à l’extrême droite d’avant-guerre, puis courtisant Vichy sous l’Occupation. Un géant fourvoyé chez les fascistes, tel le philosophe Heidegger égaré chez les nazis.

Pour le journaliste Xavier de Jarcy, pas de doute possible : dans Un fascisme français, il instruit avec rigueur le procès d’un homme obsédé par des idées hygiénistes, eugénistes même, et totalitaires. Sans jamais adhérer ouvertement à aucun parti fasciste, il était entouré d’amis qui militaient dans les mouvements d’extrême droite, dont il a exalté les valeurs dans ses écrits et ses lettres à sa famille.

Portraits miroirs

Puisant largement dans cette correspondance publiée en partie en 2013 et les témoignages inédits d’anciens collaborateurs, Chaslin esquisse le portrait nuancé, mais sans complaisance, impressionniste et désenchanté, d’un homme rigide, d’un entrepreneur cynique et d’un architecte imbu de lui-même et prêt à toutes les compromissions pour réaliser ses rêves de béton, ces Cités radieuses qu’il finira par réaliser à l’après-guerre. La deuxième partie du livre est une évocation mélancolique du sort de ces quatre Cités françaises, dont seule celle de Marseille a échappé au fiasco.

Chaslin procède comme un peintre pointilliste, par petites touches, décuple les angles de vue et multiplie les digressions. Il s’attarde aux impasses et aux secrets qui émaillent la correspondance intime de Le Corbusier. « J’ai zigzagué, explique Chaslin, alors que Corbu, lui, savait où il allait : tout droit. » Cela donne un livre un peu anarchique, mal structuré, mais réjouissant.

Xavier de Jarcy, lui, brosse à grands traits un portrait-charge du Corbusier en s’appuyant surtout sur les écrits de l’architecte, sans équivoque sur ses penchants idéologiques et réédités tels quels dans les années 1960 avec la bénédiction du principal intéressé ! De Jarcy, qui admirait depuis l’adolescence, raconte-t-il, l’architecte d’avant-garde et le pionnier du design, découvre, au fil de ses lectures, quelqu’un qu’il ne soupçonnait pas : un réactionnaire et un antidémocrate impénitent, le théoricien et le praticien d’un urbanisme autoritaire et déshumanisant. Il ne s’agit pas, dit-il, « de juger ou de diaboliser, mais de connaître la part d’ombre d’un artiste visionnaire ».

Si l’ouvrage de Chaslin est le plus fouillé et le plus touffu des deux, il a le défaut de tenir pour acquis que le lecteur connaît déjà sur le bout des doigts la vie et l’oeuvre de Le Corbusier. Il emprunte bien des détours pour aboutir aux mêmes conclusions que Xavier de Jarcy, dont l’ouvrage, plus cru et plus ramassé, a le grand avantage de la clarté. Mais les deux se complètent parfaitement.

Un Corbusier

François Chaslin, Seuil, Paris, 2015, 528 pages. Aussi: «Le Corbusier. Un fascime français», Xavier de Jarcy, Albin Michel, Paris, 2015, 287 pages.