Succès d’aéroport

Photo: Le Devoir
Intrigué par les titres bigarrés disponibles dans les kiosques à journaux des aéroports, Le Devoir s’est demandé ce qu’aimait lire le voyageur en transit. Et a découvert un curieux monde à part.


Lorsqu’elle arrive à l’aéroport de Montréal, la libraire Marie-Hélène Vaugeois fait comme tous les grands lecteurs : elle observe les livres proposés dans les kiosques. Chaque fois, elle sourit en voyant les titres sur les rayons, entre une collection de t-shirts souvenirs made in China et des flacons de Purell.

« C’est à croire qu’ils se font balancer les livres de fond d’entrepôt. On dirait qu’il n’y a pas de sélection, remarque la libraire, qui officie à la Librairie Vaugeois, à Québec. Si c’était bien ciblé, on trouverait des récits de voyage, non ? »

Pierre Tremblay est acheteur des livres en langue française pour tous les magasins Relay, Virgin et Maison de la Presse. C’est lui qui garnit l’aéroport Montréal-Trudeau (YUL). Ses titres, il les choisit parmi les propositions très grand public, et il arrête son choix sur ceux qui auront les ventes les plus performantes.

À l’aéroport, les succès sont différents de ceux des librairies ou des magasins à grande surface. Bien que Central Park (XO) de Guillaume Musso se hisse autant au sommet des palmarès des livres de poche Renaud-Bray que de YUL, plusieurs livres publiés il y a cinq ou dix ans sont toujours parmi les best-sellers compilés par Pierre Tremblay.

« C’est ce qui est un peu spécial dans nos magasins. Dans la psycho-pop, Le Why Café, de John P. Strelecky (Le Dauphin Blanc, 2009) n’a jamais quitté les cinq premières positions », dit le gérant de catégorie pour LS travel retail North America. Idem pour Le prix à payer, de la Montréalaise Natalie McLennan (Éditions de l’Homme), qui revient sur sa carrière d’escorte à New York. Lors de sa publication il y a six ans, le livre a été très populaire. « Mais il y a trois ans encore, on en vendait tellement ici que l’éditeur s’est retrouvé en rupture de stock. Il ne prévoyait pas en réimprimer, mais il l’a fait juste pour nous », note M. Tremblay, en ajoutant que les essais sur le crime organisé ont particulièrement la cote auprès de sa clientèle.

Les éditeurs de ces livres profitent de cet intérêt qui dépasse l’actualité. Aux Éditions de l’Homme, on confirme que Le prix à payer et Mafia inc. (André Cédilot et André Noël, 2010) — toujours dans le top 10 des meilleurs vendeurs francophones grand format à YUL — sont leurs plus gros titres vendus « toutes catégories confondues ».

 

« Le monde de l’aéroport est vraiment un monde à part », explique Judith Landry, directrice des communications, qui s’occupe aussi de la commercialisation des livres dans les points de vente des aéroports. « Nous n’avons pas mené d’étude comportementale, mais je dirais intuitivement que ces titres sont généralement lus par un lectorat masculin. Ils ciblent la clientèle d’hommes d’affaires travaillant au centre-ville, qui n’a pas nécessairement le temps d’aller en librairie. À l’aéroport, puisqu’il a du temps pour se divertir entre son vol Montréal-Toronto, l’homme d’affaires n’hésite pas à acheter un livre qui l’intéresse, croit Mme Landry. La vie des autres fascine beaucoup, comme la part d’interdit. Et des livres sur les motards, la mafia, sur une escorte éveillent toujours une certaine curiosité. »

Lecteur irrégulier, lecteur infidèle

 

D’après Marie-Hélène Vaugeois, les gens qui achètent dans les aéroports ne sont pas des lecteurs « réguliers » des librairies. « Acheter un livre n’est jamais la chose la plus urgente, c’est la dernière commission à faire avant de partir », dit la libraire, qui voit régulièrement ses clients arriver à la dernière minute parce qu’ils avaient oublié de s’en procurer avant de sauter dans le taxi.

Une impression que confirme Sara Hinckley, vice-présidente à l’achat des livres chez Hudson Booksellers, boutiques anglophones qu’on retrouve autant dans les aéroports du Canada anglais qu’aux États-Unis. « On a des clients qui n’ont pas le temps de lire au quotidien, alors lorsqu’ils vont à l’aéroport, c’est la fois où ils achètent un livre, pour avoir quelque chose à lire sur le bord de la plage. » Chez les anglophones aussi, les livres publiés quelques années plus tôt ont la cote. Mme Hinckley estime que le phénomène serait peut-être aussi influencé par le magasinage en ligne, qui nous fait oublier les anciens titres au profit des nouveautés. « Les librairies d’aéroport permettent de redécouvrir les classiques et les vieux best-sellers », dit-elle.

Spécificité culturelle

 

La sélection des livres varie d’un aéroport à l’autre, car chacun a sa personnalité. « Ce serait tellement simple de pouvoir envoyer la même boîte à tous les aéroports », s’exclame Sara Hinckley. En transit aux États-Unis, les globe-trotteurs retrouveront beaucoup de livres d’affaires et de gestion d’entreprise, un rayon toutefois moins populaire dans les terminaux canadiens.

Tout comme du côté des livres francophones, les auteurs Paulo Coelho, Dan Brown, John Grisham sont des abonnés de ces étals. Il en va de même pour les livres-jeux (sudokus, mots croisés). À YUL, les guides de conversation de poche (surtout de langue espagnole) sont prisés des Québécois qui vont vers les destinations soleil, tout comme les biographies ; et les Québécois ont un penchant pour Danielle Steel et Michael Connelly, tandis que les Français accrochent le dernier Houellebecq, du Modiano ou un bouquin pour déchiffrer l’accent québécois. Outre les romans, les récits de vie sont très populaires auprès des Québécois, remarque Pierre Tremblay.

Chez les lecteurs anglophones, en plus de la fiction, les livres d’humour sont très aimés. « Bossypants (Little, Brown Cie) de Tina Fey fonctionne à plein régime depuis cinq ans. Les gens aiment bien se dérider en voyage », précise Sara Hinckley. Son lecteur, elle le voit comme une personne éduquée, cultivée, ayant un revenu supérieur à la moyenne. « Je pense qu’en général, les gens sous-estiment l’appétit du voyageur pour la lecture de fiction et de non-fiction plus sérieuse. Je crois que le goût des consommateurs surprendrait plusieurs personnes ».

Bien sûr, l’aéroport reste un endroit où le voyageur est captif, où il se permet de petites indulgences qu’il ne s’offre pas à la maison. À l’instar de bien des voyeurs, l’aéroport est l’endroit où Marie-Hélène Vaugeois se permet d’acheter Paris Match. « Après tout, le but en voyage, c’est de te détendre. Et il faut dire que si je voyais Mafia inc. ou Le prix à payer traîner sur une table, je les feuilletterais ! », dit-elle dans un grand éclat de rire.

Le bon livre de voyage

En vol, l’activité préférée du voyageur demeure la lecture, et ce, bien avant de flâner sur le Wi-Fi disponible dans les airs ou de regarder un film sur le trop petit écran encastré dans le siège devant. La libraire Marie-Hélène Vaugeois a nommé les critères d’un bon livre à glisser dans son bagage à main.

Un livre de poche. « C’est le critère premier : pas trop gros, ni trop épais. Ce n’est pas le moment de lire Les bienveillantes ou du Jean-Paul Sartre. »

Un livre qu’on aura le temps de lire dans l’avion. « Car soyons francs, à part si on fait de la plage ou qu’on prévoit passer ses vacances à lire, on a moins de temps qu’on pense et on lit toujours moins qu’on en a l’ambition. »

Un livre qu’on va laisser derrière soi. « Pour moi, l’exemple parfait du livre à lire en vol, c’est La délicatesse de David Foenkinos. Je me souviens être entrée dans l’avion, et l’écran devant moi ne fonctionnait pas. Je n’ai pas l’habitude de lire en avion, mais j’ai toujours un bouquin au cas où. Je me rappelle l’avoir lu d’un couvert à l’autre. Ça a été l’un des plus beaux vols de ma vie. »

Palmarès des livres de poche francophones vendus à YUL

1. Le manipulateur, John Grisham

2. Demain, Guillaume Musso

3. Central Park, Guillaume Musso

4. Aleph, Paulo Coelho

5. Un sentiment plus fort que la peur, Marc Lévy

Palmarès des livres grand format francophones vendus à YUL

1. La jeune millionnaire, et les secrets — parfois tristes — de son succès, Eliane Gamache Latourelle

2. La vie cachée de Fidel Castro, Juan Reinaldo Sanchez

3. Le Why Café, de John P. Strelecky

4. Elle et lui, Marc Lévy

5. Ce qui se passe au Mexique… reste au Mexique, Amélie Dubois


À voir en vidéo