Que le vrai Aragon se lève!

Aragon en 1977
Photo: Agence France-Presse Aragon en 1977

Louis Aragon (1897-1982) n’a cessé, sa vie durant, de réécrire ses années de jeunesse afin d’en gommer les aspects gênants, surtout ceux qui pouvaient nuire à sa réputation d’écrivain, de militant communiste et de pionnier du surréalisme. C’est la thèse défendue de façon convaincante par Pierre Daix, un des meilleurs spécialistes de l’écrivain, dans un ouvrage intitulé Aragon retrouvé. 1916-1927, qu’il eut le temps d’achever avant son décès en novembre dernier.

Aragon a ainsi évacué sa relation étroite, intime même, avec l’écrivain d’extrême droite et pronazi Pierre Drieu la Rochelle (1893-1945), qu’il a connu dès l’automne 1916, un an avant Breton. Les dirigeants communistes n’auraient évidemment pas compris qu’un de leurs écrivains phares ait entretenu de telles fréquentations dans sa jeunesse ! Très complices, allant jusqu’à partager le même lit avec des prostituées et la même maîtresse, la décoratrice américaine Eyre de Lanux, Aragon et Drieu ne devaient rompre leur amitié qu’en 1925, après que Drieu eut viré à droite et durement attaqué les surréalistes, nommément Aragon, après leur rapprochement avec les communistes.

De même, Aragon a magnifié son rôle dans la naissance du surréalisme. Contrairement à ce qu’il a prétendu par la suite, il n’a jamais participé aux premiers essais d’écriture automatique d’André Breton et Philippe Soupault recueillis dans Les champs magnétiques (1920). Aragon, qui dès 1918 écrivait sur les champs de bataille son premier roman, Anicet, résista tant qu’il put à la volonté de Breton de « tuer l’art », notamment l’art du roman. Il joua double jeu avec celui qui s’était imposé comme le chef de file des surréalistes en feignant de se soumettre à ses diktats. En réalité, selon Pierre Daix qui a bien connu Aragon, ce dernier se défendit bec et ongles contre « la révision radicale dans laquelle Breton voulait l’entraîner ».

Ces rectifications majeures apportées à la biographie d’Aragon sont fondées essentiellement sur les Lettres d’Aragon à André Breton (1918-1931) publiées en 2011, ainsi que sur le Journal intime d’Eyre de Lanux, dévoilé en 2002.

Les lettres jusque-là inédites à Breton révèlent également les hésitations d’Aragon, à la fin de 1926, à adhérer pleinement au Parti communiste français, puisqu’il lui faudrait abandonner le roman alors en cours d’écriture, La défense de l’infini, et mettre fin à sa relation amoureuse et mondaine avec la riche héritière Nancy Cunard.

Lors d’une mémorable réunion du groupe surréaliste tenue entre le 23 et le 27 novembre 1926, portant sur l’adhésion au Parti communiste, Philippe Soupault est exclu du groupe. Aragon, pour sa part, est mis en cause par Breton en raison de sa « poursuite de la stupide aventure littéraire » au détriment du travail révolutionnaire. Il finira par capituler en brûlant le manuscrit de plusieurs centaines de pages de La défense de l’infini, dont Nancy Cunard sauvera des bribes.

Il est question de bien d’autres aspects cachés de la vie du futur poète des Yeux d’Elsa dans cet Aragon retrouvé. Comme l’écrit Pierre Daix en conclusion, « l’ensemble de ces trouvailles met ainsi mieux à notre portée les déchirements intimes de tous ordres avec et contre lesquels s’est construit l’écrivain Aragon ». Ce livre nécessaire vient compléter et corriger parfois la biographie monumentale en deux tomes publiée en 2013 par Pierre Juquin (La Martinière).

Aragon retrouvé. 1916-1927

Pierre Daix, Tallandier, Paris, 2015, 233 pages