Jacques Ferron 30 ans plus tard

Photo: Médiathèque littéraire Gaëtan Dostie

Pour le 30e anniversaire de la mort de Jacques Ferron, survenue le 22 avril 1985, la réédition de son recueil d’essais Du fond de mon arrière-cuisine tombe à point. On y trouve une profonde réflexion sur lui-même et sur un confrère poète, Claude Gauvreau, à la fois son contraire et son double. Ce qui permet à l’écrivain de résumer sa démarche créatrice et de s’interroger sur l’enfantement douloureux de la littérature québécoise à la lumière de la folie et de la mort.

Conteur souvent facétieux, fondateur, dès 1963, du Parti Rhinocéros voué à la raillerie de l’électoralisme et de l’infériorisation politique du Québec par Ottawa, Ferron apparaît ici sous son jour le plus grave, le plus intime, le plus révélateur. Publié à l’origine en 1973, le livre, présenté maintenant par le critique Patrick Poirier, renaît grâce au travail minutieux de Pierre Cantin, assisté de Luc Gauvreau, deux chercheurs qui, depuis tant d’années, ont fait énormément pour faire connaître l’homme et l’oeuvre.

Le livre est dédié à Pierre Vallières, qui, indigné, se demanda, le 5 mars 1973 dans Le Devoir, si Ferron ne devenait pas « un visionnaire d’arrière-cuisine » pour avoir consacré des « historiettes » à la Crise d’octobre de 1970. La reprise de l’expression « arrière-cuisine » par Ferron se veut plus qu’une taquinerie. En fait, elle cache beaucoup d’estime pour Vallières, car le recueil d’essais, loin d’être une réponse au polémiste révolutionnaire, est une méditation littéraire sur le destin du Québec qu’un père offrirait à son fils.

Dans le dernier texte du livre, Les salicaires, confession qui éclaire toute son écriture, Ferron rend hommage à ces plantes herbacées à fleurs qui, si simples et si répandues, poussent près de l’eau. Elles reflètent la pensée terrienne du créateur qui s’adresse à lui-même : « Vous écrivez en langue commune, à même la sagesse des nations, sans inventer un seul mot, sans rien risquer, tel un scribe, tel un notaire. »

   

La langue qui permet d’être d’un pays

Tout opposait Ferron à Claude Gauvreau, l’écrivain qui, avec entre autres l’exploréen, a tenté de réinventer la langue en poésie, au théâtre et même dans le roman pour que le Québec pût enfin se libérer des conventions qui l’étouffaient. Les dieux du novateur, Lautréamont, Breton, Artaud, n’étaient pas ceux du « scribe », dont la seule audace consistait à préférer désormais la modernité d’Apollinaire au néoclassicisme de Valéry, sans oublier que sa première inspiration restait la littérature orale québécoise.

Gauvreau ne comprend pas, souligne Ferron, que « la langue, greffe d’un sens commun dans le cerveau de chacun », permet, par la communication, « d’être d’un pays, de faire partie d’un peuple ». Malgré cette inintelligence qui le sépare de lui, il envie son entêtement à « devenir prophète », son refus de gagner sa vie afin de n’exister que pour l’art, sa détermination à ne croire qu’à son génie, à être, bien plus que Paul-Émile Borduas, « l’âme » du mouvement automatiste montréalais.

Proche des milieux d’avant-garde sans en être, Ferron connaît Gauvreau depuis longtemps lorsque, comme médecin, il côtoie le patient à l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu (aujourd’hui l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal). Il va jusqu’à communier à sa folie, qu’il admire.

Il songe à la dernière image qu’il garde de Gauvreau : le poète, à l’asile, « avec sa cape et son chapeau », se penche « fraternellement sur un simple d’esprit pour mieux l’entendre, par sympathie, peut-être par humilité ». Devant ce geste très humain, Ferron se demande : « Et si la folie n’était qu’une révolte contre ce qui offense l’humanité ? » D’ailleurs, il expérimente clandestinement sur lui-même un remède antipsychotique, la chlorpromazine, pour partager le sort du fou qui le fascine et chasser les rêves qui l’assaillent.

Éblouissant pessimisme

Attiré par la mort tragique en 1971, généralement vue comme un suicide, de celui qui devient à ses yeux de plus en plus son double mystérieux, il se reproche d’avoir « oublié qu’on peut mourir en continuant de vivre, se survivant sur terre comme en enfer ». Il rappelle que, né en 1921 et donc quatre ans plus vieux que ne l’était Gauvreau, il vient d’avoir 50 ans.

Il s’adresse à lui-même dans un des plus beaux passages de la littérature québécoise : « Désabusé, vous aviez ressenti, avant la mort, avant la nuit, cette fatigue de vivre quand le soleil, encore haut, commençant à peine à s’adoucir, couvait de sa chaleur un bel après-midi de juillet. » Il nous laisse l’imaginer victime, à côté de Gauvreau, d’une littérature et d’un pays québécois incertains, même si, à la différence du poète fou, ce membre « d’une caste sacerdotale », il ne cesse de se dire « amateur », « profanateur ».

Ferron maintient que, legs d’une société d’analphabètes, « notre littérature orale était autrement plus riche que l’autre ». Malgré sa vision désespérée de l’avenir de l’écriture québécoise, il reste actuel pour nombre de connaisseurs fervents. Leméac publiera, cet automne, le second tome de sa correspondance avec sa soeur, la romancière Madeleine, et son beau-frère, le juge Robert Cliche. Plus tard, on pourra découvrir son volumineux échange de lettres avec l’écrivain Jean-Marcel Paquette, grâce au travail de Marcel Olscamp.

Pourquoi cette passion persistante ? C’est que Ferron reste ineffaçable, surtout au détour d’une phrase éblouissante dans une historiette ou une simple lettre.

L’écrivain évoque « un Québec qui n’a pas d’ailleurs, encore moins d’au-delà, où les Québécois devront disparaître sur place comme on meurt, dans la plus grande confusion, avec les soubresauts et les secousses d’un grand show organisé à leur insu, dont Octobre 1970 n’aura été qu’un lever de rideau académique, froid, bien calculé ». Mais, infiniment plus que la catastrophe décrite, c’est la beauté des mots et de la pensée qui fait frémir. La beauté ferronienne devient un espoir.

J’ai fait carrière dans les lettres, mais sans jouer le grand jeu. Mes livres m’importent moins que mes enfants.

Du fond de mon arrière-cuisine

Jacques Ferron, édition préparée par Pierre Cantin avec la collaboration de Luc Gauvreau, Bibliothèque québécoise, Montréal, 2015, 272 pages

3 commentaires
  • Lucien Cimon - Abonné 11 avril 2015 15 h 36

    Ne pas oublier.

    Une présence unique dans notre littérature et notre conscience. Il aimait son peuple, d'un amour désabusé...

    • Gilles Théberge - Abonné 13 avril 2015 08 h 20

      Oui. L'exact contraire de Mordecai Richler...

  • Réjean Martin - Abonné 13 avril 2015 18 h 11

    bien exprimé aussi ; phrase éblouissante

    La grande affaire dans le travail est de rester présent à soi-même, à son milieu, d’être tendu vers ce qu’on fera, d’aller aussi vers la mort amicale, accomplissement de la vie, où enfin on s’efface devant ce qu’on a été. JACQUES FERRON dans Jacques Ferron malgré lui écrit avec Jean Marcel qui fut son grand ami.