Les hauts et les bas d’un quartier populaire

Des passants dans la rue de l’Aqueduc, 1944
Photo: AVQ, Série Législation et affaires juridiques du fonds de la Ville de Québec, N021740 Des passants dans la rue de l’Aqueduc, 1944

Le quartier Saint-Sauveur, accolé à celui de Saint-Roch dans la basse-ville de Québec, est depuis longtemps entré dans la légende urbaine comme archétype du quartier populaire « tissé serré ». Surnommé à une certaine époque « la butte aux moineaux » par allusion à son caractère bruyant et animé, Saint-Sauveur inspira à Roger Lemelin son premier roman, Au pied de la pente douce (1944), avant d’être chanté par Sylvain Lelièvre dans La basse-ville.

Dans un ouvrage intitulé Vivre en quartier populaire, l’historien Dale Gilbert jette un regard inédit sur l’évolution de ce quartier ouvrier, peu étudié jusqu’ici, en s’appuyant notamment sur les témoignages d’une trentaine d’hommes et de femmes qui y ont vécu entre 1930 et 1980.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la vie dans les quartiers populaires au Québec est bouleversée par l’usage généralisé de l’automobile et l’expansion des banlieues, l’arrivée de la télévision et l’irruption de nouvelles valeurs comme le confort et l’attrait de la modernité.

Entre 1950 et 1970, la moitié des 40 000 habitants de Saint-Sauveur quittent le quartier, tandis que ceux qui restent doivent modifier leurs habitudes. Finies l’épicerie du coin et les veillées sur le perron ! Place aux centres commerciaux — Place Sainte-Foy ouvre dès 1958 — et aux soirées devant le téléviseur. Terminées les églises bondées le dimanche et les « séances » de cinéma dans les salles paroissiales ! Place aux excursions en voiture à la campagne et aux sorties en ville.

D’un milieu de vie où, dans les années 1930-1940, tout est à portée de main, où tout le monde se connaît et se côtoie, où chacune de ses six paroisses a sa fanfare et sa Caisse populaire, Saint-Sauveur passe au milieu des années 1950 à la fermeture de dizaines de petits commerces de proximité et à la démolition de milliers de logements insalubres pour faire place au boulevard Charest.

Alors que la paroisse était jusqu’au milieu du XXe siècle le « pôle structurant » du quartier, l’exode d’une bonne partie des résidants vers les banlieues, la transformation du mode de vie, puis le déferlement de nouvelles réalités, comme les familles monoparentales, modifient à jamais le « vivre ensemble » : églises désertées, familles éparpillées, relations de voisinage moins fréquentes et moins chaleureuses.

Malgré l’exiguïté et le délabrement des logements qui en font le quartier le moins cher à Québec pour se loger, Saint-Sauveur avait réussi jusque dans les années 1950 non seulement à retenir, mais à accroître sa population. Une société homogène, des services communautaires, sportifs et éducatifs à proximité, des liens de famille et de voisinage étroits, tout concourait à une vie sociale très active, que les témoins de l’époque verront s’étioler, puis disparaître, « avec plus ou moins de déception, de tristesse et de résignation », constate l’auteur.

Après une longue période de déclin, Saint-Sauveur a retrouvé ces dernières années un bilan démographique positif avec le retour en ville des banlieusards, l’arrivée d’immigrants, la multiplication des ateliers d’artistes et la rénovation de centaines de maisons et de logements.

Grâce aux témoignages qu’il a recueillis, Dale Gilbert réussit à tracer un portrait vivant de Saint-Sauveur. Illustré de photos d’archives, Vivre en quartier populaire est un ouvrage rigoureux et accessible qui intéressera quiconque veut mieux comprendre la Révolution tranquille qui a secoué le Québec au milieu du siècle dernier.

Saint-Sauveur, autrefois

Le « village » Saint-Sauveur a été rattaché à Québec en 1889. Sa population est passée de 13 500 cette année-là à 24 000 en 1911, puis à 40 000 en 1940, avant de retomber à 21 000 en 1970.

En 1941, Saint-Sauveur comptait 161 épiceries, qui faisaient souvent crédit — on disait « faire marquer » — à leurs clients.

Les grands détaillants avaient pignon sur rue sur la principale artère commerçante, Saint-Vallier.

Les lieux de loisirs étaient situés soit dans les sous-sols d’église, soit dans des centres communautaires, comme le Centre Durocher, appelé le Palais des loisirs.
Tout comme l’écrivain Roger Lemelin, le chansonnier Sylvain Lelièvre est né dans Saint-Sauveur, le 7 février 1943. Sa famille déménagea la même année ou l’année suivante sur la 8e Avenue, dans Limoilou. «La basse-ville», chanson tirée de son album «Petit matin» (1975), rappelle son enfance, autant à Saint-Sauveur qu’à Limoilou :
 
« Moi, je suis d’une ruelle comme on est d’un village,
 Entre les hangars de tôle et les sacs de poubelle…
 Entre l’école et l’église, ma p’tite enfance est là.
 Quand on est d’la basse-ville, on n’est pas d’la haute-ville.
 Y’en a qui s’en souviennent, d’autres qui s’en souviennent pas… »

 Sylvain Lelièvre est décédé en 2002.

Vivre en quartier populaire. Saint-Sauveur – 1930-1980

Dale Gilbert, Septentrion, Québec, 2015, 333 pages