Tomber le long de Despentes

Virginie Despentes
Photo: JF Paga / Grasset Virginie Despentes

Ils avaient 20 ans au début des années 1980. Ils avaient le rock dans la peau. Ils étaient libres. S’éclater soir après soir, en piochant sur leurs instruments, ils n’en demandaient pas plus. À l’aube de la cinquantaine, que sont-ils devenus ?

C’est une génération on ne peut plus désenchantée, dans une capitale française en pleine mutation, que met en scène Virginie Despentes dans son septième roman, Vernon Subutex 1. Crise économique, crise identitaire, violence endémique, racisme grandissant, montée de l’extrême droite, augmentation phénoménale des sans-abri… Comment survivre quand on a perdu ses repères ? Comment faire taire sa colère ?

L’écrivaine française de 45 ans embrasse large comme jamais avec ce roman, son plus achevé à ce jour. La langue orale, populaire, domine comme toujours chez elle. C’est cru, très cru, mais ça colle : nous sommes tour à tour dans la tête des personnages, dans leur langage à eux. Dans leur colère rentrée qui menace à tout moment d’exploser. Et qui parfois explose.

Portraits de génération

Virginie Despentes n’évite pas toujours la caricature dans sa galerie de portraits. Mais elle parvient, même à l’égard de ses personnages les plus détestables, grossiers, ouvertement racistes ou misogynes, violents, à insuffler une dose de sensibilité. Ou du moins, elle les place en situation d’ébranlement. Et par là, elle éveille notre empathie.

Au centre de l’histoire : Vernon Subutex, ex-disquaire reconnu comme une référence incontournable par les amateurs de rock purs et durs. Les choses ont mal tourné pour ce célibataire endurci qui a toujours refusé de se ranger. Contexte économique et transformations technologiques obligent, il a perdu son magasin de disques. Il perdra bientôt son logement, puis, ce qui lui reste de dignité. À 50 ans.

Ses grands potes sont morts. Du cancer ou d’autre chose. Celui qui l’aidait à boucler ses fins de mois, un musicien célèbre mais néanmoins déprimé, a succombé à une overdose. Vers qui se tourner ? Au moyen de Facebook, il parvient à retracer certains de ses anciens amis, de ses ex-maîtresses. Qui l’abritent pour un soir ou deux.

De fil en aiguille, Vernon côtoie toutes sortes de gens qui, comme lui, ont eu 20 ans dans le bon vieux temps. Il y a ceux qui sont rentrés dans le rang, en apparence, mais qui fulminent intérieurement, sont déçus de leur vie, frustrés. Il y a ceux qui galèrent comme ils peuvent. Et tous les autres autour : drogués, actrices pornos, transsexuels, journalistes, producteurs de cinéma…, qui appartiennent à diverses franges de la société.

Mais c’est Subutex qui revient le plus souvent. Subutex dans sa descente aux enfers. Alors que tout le monde le cherche, finalement : il détient l’enregistrement d’une autoentrevue inédite faite par son célèbre ami chanteur peu avant sa mort, et ça pourrait valoir de l’or. C’est l’aspect un peu polar du roman. Même si l’intrigue au final paraît un peu mince. C’est ailleurs que ça se passe.

Marginaux

On connaît l’intérêt de Virginie Despentes pour les exclus, les poqués. Son roman précédent, Apocalypse bébé (Grasset, 2010), Prix Renaudot, mettait en scène une adolescente laissée à elle-même, ne sachant à quoi se raccrocher, qui sombrait dans le désespoir et optait pour le terrorisme. En 2004, dans Bye Bye Blondie (Grasset), la romancière suivait une autre fille malmenée par la vie, paumée, démunie, qui avait connu l’internement psychiatrique.

Entre-temps, l’auteure publiait un essai à saveur autobiographique, King Kong théorie (Grasset, 2006), qui se voulait un manifeste pour un nouveau féminisme. Elle revenait entre autres sur le viol qu’elle avait vécu à 17 ans et son expérience de la prostitution, tout en dénonçant les diktats à l’oeuvre dans les relations entre hommes et femmes.

Depuis son premier roman, Baise-moi (Florent Massot, 1994), il y a un peu plus de 20 ans, encore son plus trash, violent, Virginie Despentes ne cesse de se questionner sur les moyens de survie dans un monde hostile, d’où on se sent exclu. Comme femmes, surtout. On retrouve dans Vernon Subutex la même ligne directrice, mais d’abord et avant tout du point de vue masculin. On retrouve surtout le même caractère subversif. Mais en moins ouvertement sulfureux.

Ce qui fait scandale ici est plus subtil. Et pourtant, généralisé. Sur le plan social, politique, économique. Le scandale, c’est la déshumanisation grandissante. C’est la population désargentée, laissée à elle-même. Arrivée au bout de ses désillusions. Dans une ville comme Paris. Mais pas seulement…

L’aventure est à suivre : Vernon Subutex est le premier tome d’une trilogie. Le 2e volet arrivera dans quelques mois.

La vie se joue souvent en deux manches : dans un premier temps, elle t’endort en te faisant croire que tu gères, et, sur la deuxième partie, quand elle te voit détendu et désarmé, elle repasse les plats et te défonce.

Vernon Subutex 1

Virginie Despentes, Grasset, Paris, 2015, 400 pages