Tête d’oiseau

Moineau de Java
Photo: iStock Moineau de Java

Petits oiseaux, le dernier roman de l’écrivaine japonaise Yôko Ogawa (Hôtel Iris, La mer, tous deux chez Actes Sud), s’ouvre et se clôt sur le chant d’un oiseau en cage. Le chant des oiseaux, comme un hymne à la beauté du monde, module d’ailleurs tout le récit, empreint — comme toujours chez cette auteure au style épuré — à la fois d’une belle sobriété, d’un subtil raffinement et d’une tendre lucidité. Pas de véritable intrigue ici ni de rebondissements, mais des fragments de vie peints comme des aquarelles.

À la mort de leurs parents, deux frères vivent à l’écart du monde une vie simple et tranquille, tissée de petits riens et d’étranges habitudes qui ont valeur de rituels immuables. L’aîné, qui n’a jamais appris à parler et s’est inventé une langue unique que seul son cadet peut comprendre, est fasciné par le chant des oiseaux et prend soin bénévolement de la volière d’un jardin d’enfants tout proche. Les enfants l’ont surnommé affectueusement « l’homme aux petits oiseaux ».

Le cadet, qui seul assure leur subsistance, veille affectueusement sur son grand frère et tolère ou même encourage ses douces obsessions : s’absorber dans le chant des oiseaux, préparer minutieusement des voyages imaginaires ou confectionner des broches à partir du papier d’emballage de sucettes. Les deux frères protègent farouchement leur nid — la maison léguée par leurs parents — contre toute intrusion extérieure, voisins ou vendeurs ambulants.

À la mort de son aîné aux abords de la cinquantaine, le cadet, d’abord désemparé, tente de préserver cet îlot de sérénité en créant ses propres routines, comme aller régulièrement à la bibliothèque locale pour emprunter uniquement des livres sur les oiseaux ou se rendre dans un parc pour y rencontrer, toujours sur le même banc, un vieillard amateur de boîtes à insectes. Il prend aussi le relais de son frère pour s’occuper de la volière et devient à son tour« l’homme aux petits oiseaux »… Jusqu’au jour où une enfant du quartier rencontrée au parc disparaît et où la rumeur publique désigne cet homme en marge et trop effacé comme un coupable possible.

Mauvais augure

À partir de ce jour, l’univers de « l’homme aux petits oiseaux » se rétrécira puis se délitera rapidement : il perd son travail, puis se voit interdire l’accès à la volière du jardin d’enfants. Celle-ci sera laissée à l’abandon, puis détruite sans laisser de traces, pas même « le creux déserté dans la clôture », là où autrefois se tenait son frère pour écouter les bengalis, les moineaux de Java ou les canaris citron. Il reprendra goût à la vie grâce à un oisillon blessé qu’il recueille devant sa porte un beau matin et qu’il entraînera à voler et à chanter. Mais il ne pourra pas échapper longtemps à la grossièreté et à la violence du monde extérieur.

Dans Petits oiseaux, Yôko Ogawa réussit à capter, comme dans une boîte de résonance, les détails les plus infimes de la vie de ses personnages pour en réverbérer toute la musique intime. Les vies en apparence les plus humbles, semble-t-elle nous dire, ne sont pas sans ambiguïté ni mystère, ni surtout sans intérêt. Mais il faut pour cela réapprendre à « tendre l’oreille », comme aux « chants d’amour » des oiseaux. Une leçon de chant, en quelque sorte.

Petits oiseaux peut aussi être lu comme un éloge de la différence et de la marginalité, les deux frères représentant des modèles de naïveté, d’innocence et de résistance à un monde compétitif et sans merci.

Née en 1962, Yôko Ogawa a déjà une trentaine de romans et de recueils de nouvelles à son actif, tous traduits en français depuis 1995.

Yôko Ogawa en trois titres

La grossesse (Actes Sud, 1997) Une jeune femme décrit avec délectation et cruauté toutes les étapes de la grossesse de sa soeur. Un climat de douce folie et de sadisme.

L’annulaire (Actes Sud, 1999) Une jeune fille mutilée à une main tombe sous le charme vénéneux d’un taxidermiste. Une métaphore de la séduction de l’inconnu et du mystère.

La mer (Actes Sud, 2009) Un recueil de sept nouvelles qui permet de découvrir l’univers poétique singulier et la plume délicate d’Ogawa.

Petits oiseaux

Yôko Ogawa, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Actes Sud/Leméac, Paris/Montréal, 2014, 269 pages