Aux origines de la morale sexuelle rigoriste de l’Église

Quelles sont les sources de la morale chrétienne en ce qui touche au corps et à la sexualité ? Qu’est-ce qui explique que la religion d’amour prônée par les Évangiles se soit incarnée, dès les premiers siècles du christianisme, dans des règles rigides qui soumettent l’éros — le plaisir charnel — à la nécessité exclusive de la procréation ?

Telle est la question soulevée par l’historien et théologien André Paul, grand spécialiste des textes et des doctrines de l’Antiquité gréco-romaine et judéo-chrétienne, dans un ouvrage percutant et dérangeant, Éros enchaîné. Les chrétiens, la famille et le genre, qui remet en cause la morale sexuelle rigoriste de l’Église, que l’auteur qualifie d’« inhumaine ».

Pour comprendre ce qui a « déraillé », selon les mots d’André Paul, il faut remonter aux sources directes, judaïques entre autres, des premiers documents chrétiens traitant du mariage et de la sexualité. Tout commence avec le philosophe juif de culture grecque Philon d’Alexandrie (de 20 av. J.-C. à 50 apr. J.-C.), que l’auteur présente comme « le plus grand artisan et promoteur de la pensée judaïque préchrétienne » et « la charnière incontournable entre la tradition de la Grèce antique et la forme précoce d’un système chrétien ».

Interprétant Platon à la lumière de la loi de Moïse, Philon stigmatisera le plaisir et le désir amoureux, affirmant que la procréation doit être le but unique de l’union sexuelle. Philon s’inspirait également de ses contemporains, stoïciens et pythagoriciens, pour qui la semence de l’homme ne devait pas être dépensée en vain.

Code chrétien

Or Philon sera le maître à penser de Clément d’Alexandrie (de 150 à 215), qui écrira le premier traité de sexualité conjugale de la chrétienté. Ce dernier poussera à l’extrême le raisonnement de Philon, allant jusqu’à condamner tout rapport conjugal en dehors des périodes de fécondité de la femme. La doctrine classique de l’Église n’ira pas aussi loin, concédant que le « bien des époux » inclut le plaisir physique. Mais avec Clément d’Alexandrie, soutient André Paul, « le rigorisme de l’ascétisme chrétien se met déjà en place ». Malgré quelques retouches, ce premier code moral chrétienrelatif à l’usage du sexe « ne variera guère jusqu’à nos jours » — à preuve, l’encyclique Humanae vitae de Paul VI (1968).

Or, plaide le théologien, cet « éros enchaîné » au profit exclusif de la procréation ne se retrouve ni dans l’enseignement de Jésus ni chez Paul de Tarse (saint Paul), qu’on désigne à tort « comme le premier responsable du mépris du corps au bénéfice d’une chair coupable ».

L’enquête d’André Paul, aussi savante que passionnante, permet de mieux comprendre certains enjeux fondamentaux qui secouent l’Église et toute la société occidentale, tels le divorce, le mariage gai ou la contraception. Cet essai est d’autant plus pertinent que le premier synode convoqué par le pape François, portant sur la famille, devrait reprendre ses travaux en octobre prochain.

Qui est André Paul ?

Âgé de 81 ans, André Paul est une sommité dans son domaine. Auteur d’une oeuvre monumentale, il est docteur en théologie et diplômé en langues sémitiques (hébreu, araméen, syriaque, éthiopien). Spécialiste reconnu du judaïsme ancien et rabbinique, il est responsable depuis 2004 de la première édition scientifique en français des manuscrits de la mer Morte aux éditions du Cerf.

Éros enchaîné. Les chrétiens, la famille et le genre

André Paul, Albin Michel, Paris, 2014, 320 pages