Découpures en noir et blanc

Autoportrait de Charlotte Salomon, daté de 1940
Photo: Source Musée fodor Autoportrait de Charlotte Salomon, daté de 1940

De David Foenkinos, on retient surtout La délicatesse (Gallimard), roman qui a connu un grand succès, en lecture comme au cinéma. Dans son nouveau Charlotte, il pousse l’émotion au maximum de l’étranglement, à la phrase minimale, tout près du blanc.

Il ne ressemble à rien, sous sa couverture élégante, blanche, rouge et noire de Gallimard, trop classique pour lui. Vous pourriez lire ce roman sur votre téléphone. Dans le bus, dans le bruit, dans une cohue, dans une file d’attente. Il fait le vide. Chaque phrase tient en une seule ligne. Ce roman compte huit parties, très aérées et chiffrées à l’intérieur. Et un épilogue, parce que c’est une fable.

Des mots ? Un par ligne, jusqu’à une dizaine, au plus : Charlotte se veut une prouesse technique, une faiblesse narrative qui vire en émotion durable. L’histoire est vraie, non pas originale, mais captivante : l’ouvrage est sélectionné pour le Renaudot.

Scénario, il tient du monologue. Théâtre, il a des caractères, trois générations que frappent la guerre et la maladie mentale, le suicide qui se répète dans la lignée. Roman, c’est celui de Charlotte Salomon, née en 1917 à Berlin, bien éduquée, qui doit prendre la fuite à l’ère nazie, bientôt enceinte, finalement raflée à Villefranche-sur-Mer. L’écrivain prétend avoir été si ému qu’il pouvait à peine en parler.

Peinture

Il est vrai que Foenkinos aura tu cette histoire longtemps. Charlotte a aimé, peint, voyagé. Elle a tenté de vivre selon sa vraie nature. Et, de son cahier autobiographique, Richard Dindo tirait un film, Charlotte, vie ou théâtre ?, produit par Esther Hoffenberg et présenté au Centre Georges Pompidou, dans le cadre d’une exposition consacrée à Charlotte Salomon en 1992.

Elle a vécu jusqu’à 26 ans. Juive allemande, artiste passionnée, intelligente, fauchée en exil, elle a réussi à protéger ses dessins. Son histoire, son errance personnelle, ses batailles, tout est tragique. Elle laisse un ouvrage de 784 gouaches de figures et de mots peints, composé dans l’urgence entre l’été 1940 et l’été 1942. Mystère d’une vie, images témoins.

Difficile de ne pas ressentir l’émotion poétique de Foenkinos, la force des noms propres, la précision du trait. Mais il y a aussi la réduction, et parfois le cliché. On vivra cette lecture en respirant entre les stations que cette narration inhabituelle propose, mais l’épure rejoint aussi le banal.

Aurait-on souhaité qu’il l’écrive vraiment ? Qu’il ne l’infuse pas dans notre imaginaire et le livre sans heurts ? Seuls Duras, Perec, Beckett, Modiano parviennent à graver la mémoire faillible et le silence. Foenkinos est un romancier paresseux, certes artiste, mais il dit ses sources sans se prendre au jeu de l’altérité. On passe à travers Charlotte, qui nous appelle, puis nous échappe. La ribambelle flotte légèrement au-dessus de la gravité. Étrange, ce dessin romanesque, aux simples contours en vers.

Charlotte

David Foenkinos Gallimard Paris, 2014, 221 pages