Le vin des morts, un conte macabre

Étrange conte macabre, burlesque et scatologique inspiré à la fois de Lewis Carroll, d’Edgar Allan Poe et de Louis-Ferdinand Céline, le roman inédit de Romain Gary Le vin des morts, que vient de publier Gallimard à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain (1914-1980), c’est un peu Alice au pays des merveilles version cauchemardesque.

Écrit entre 1933 et 1937, le manuscrit, signé Roman Kacew — du vrai nom de l’écrivain, d’origine juive polonaise —, fut refusé à l’époque par tous les éditeurs, ce qui incita l’auteur à changer de veine… et de nom. Gary (et ses lecteurs) leur doit une fière chandelle !

L’auteur de La promesse de l’aube et de La vie devant soi (Gallimard)restera toutefois attaché toute sa vie à cette première tentative avortée d’écriture romanesque. Comme l’explique en préface Philippe Brenot, qui en a établi le texte, Le vin des morts peut en effet être considéré comme la clé et la matrice de toute l’oeuvre de Gary, qui en reprendra des fragments dans son premier roman publié, Éducation européenne (Gallimard, 1945). Il y puisera de nouveau pour alimenter ses oeuvres parues sous le pseudonyme d’Émile Ajar.

Le vin des morts « transpire la sueur, le sang, le sperme, les larmes et les excréments de tous ordres, crachats, urine, chiure, vomissures », souligne Brenot… Cette complaisance dans le visqueux, le morbide et le grotesque explique sans doute en partie le rejet des éditeurs de l’époque. Car cette fable grinçante, métaphore d’une bourgeoisie pourrie et corrompue, exige en effet du lecteur une bonne dose de sang-froid ; et tout ce bazar de danse macabre (larves, rats, crapauds, cadavres) finit par lasser.

D’outre-tombe

Le vin des morts se présente comme une succession d’histoires courtes enchâssées les unes dans les autres et reliées entre elles par le parcours du héros, Tulipe, dans le monde souterrain des morts-vivants où il s’est égaré. Cet univers infernal est une espèce de caricature inversée du monde des vivants. Tulipe y rencontre une foule de personnages bizarres et loufoques (flics sadiques, prostituées insatiables, suicidés, ivrognes) se livrant à des occupations absurdes. « Et si la vie n’était qu’une parodie de la mort », suggère l’auteur.

Les thèmes sont ceux qui reviendront constamment dans toute l’oeuvre de Gary : l’enfance, la liberté sexuelle, le suicide et l’alcool qui désinhibe et permet de faire jaillir des vérités cachées.

Le style elliptique du Vin des morts, proche de l’argot et du langage parlé, fait penser au Céline de Mort à crédit (Gallimard, 1936), les points de suspension étant remplacés ici par des points d’exclamation. Les passages narratifs empruntent la forme de longs monologues délirants, introduits souvent par des formules propres aux contes.

Le vin des morts gêne par son enflure verbale, son intrigue répétitive, ses procédés faciles et son humour douteux. Pour amateurs très avertis seulement !

Le Vin des morts

Romain Gary Gallimard Paris, 2014, 238 pages


 
1 commentaire
  • Guy Archambault - Abonné 4 octobre 2014 10 h 30

    Le vin des morts

    Romain Gary est l'un de mes auteurs préférés. J'ai lu toute son oeuvre et certains de ses ouvrages à plusieurs reprises. J'ai donc acheté le Vin des morts et je l'ai lu... péniblement ! Ce n'est que par acquit de conscience que je me suis rendu jusqu'au bout. Je crois que le seul intérêt du livre est de constater que toute l'oeuvre y est en germe. En vérité, c'est la préface seule qui mérite vraiment d'être lue. Comme vous dites, « pour amateurs très avertis seulement ».