La grande chorale des Premières Nations

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Dans ses deux premiers romans, Le chemin des âmes et Les saisons de la solitude, l’auteur métis ontarien Joseph Boyden jetait un regard lucide et pénétrant sur l’univers autochtone contemporain. Son dernier-né, Dans le grand cercle du monde, même s’il plonge le lecteur en plein XVIIe siècle, aux débuts de la Nouvelle-France, préserve ce même souci de comprendre de l’intérieur, sans les idéaliser ou les mythifier, le quotidien et la vision du monde des Amérindiens.

 

L’action se déroule à l’époque où les jésuites — appelés « corbeaux » par les autochtones — tentent d’évangéliser les Wendats (Hurons), dispersés dans leurs villages au sud de la baie Géorgienne, en butte aux attaques constantes des Haudenosaunees (Iroquois). Décimés par les guerres, la famine et les maladies apportées par le colonisateur, les Wendats seront forcés, à la fin des années 1640, de s’exiler soit plus au nord, soit auprès de leurs alliés français dans la région de Québec.

 

La trame historique rappelle Robe noire, un roman de Brian Moore qui avait fait grand bruit au milieu des années 1980 pour ses descriptions crues des coutumes amérindiennes, y compris les tortures (« caresses » en langue amérindienne) infligées à l’ennemi pour lui permettre de prouver sa valeur ; Boyden ne nous épargne lui non plus aucun « raffinement » dans la cruauté. Mais ces scènes de violence parfois insoutenables sont tempérées par de nombreuses échappées sur la vie quotidienne, les rituels sacrés et les moeurs empreintes d’humour, d’entraide et de respect mutuel des autochtones.

 

La différence fondamentale avec le roman pionnier de Brian Moore réside bien davantage dans le style, plus lyrique et plus imagé chez Boyden, et dans la structure narrative chorale du roman, qui lui permet de mettre constamment en parallèle deux visions du monde inconciliables. Dans le grand cercle du monde fait alterner trois voix : celle de Christophe, inspirée de la figure de Jean de Brébeuf, qui confie ses pensées à son Dieu et à ses carnets ; celle d’Oiseau, chef de guerre wendat ; et celle de Chutes-de-Neige, captive iroquoise qu’Oiseau a adoptée comme sa fille.

 

Si le procédé n’est pas nouveau, il est ici bien maîtrisé, permettant au lecteur de mieux saisir les motivations profondes, les ambivalences et les préjugés qui expliquent les actions des protagonistes, blancs comme autochtones.

 

Dans le grand cercle du monde est une fresque puissante qui pèche cependant par quelques longueurs et des intrigues sentimentales prévisibles. Il échappe toutefois aux travers du roman historique conventionnel — détails futiles, rappels fastidieux, dialogues qui sonnent faux — grâce à une symbiose réussie entre une riche documentation historique et ethnologique, une connaissance intime du monde autochtone et un style vif, fluide, aux métaphores étonnantes et parfaitement accordées au sujet et à l’époque. La traduction de Michel Lederer coule de source et évite tout contresens « franco-français » malencontreux. Sans être l’oeuvre la plus inspirée ou la plus saisissante de Boyden, Dans le grand cercle du monde en est une variation très réussie.

Dans le grand cercle du monde

Joseph Boyden Traduit de l’anglais par Michel Lederer Albin Michel, coll. « Terres d’Amérique » Paris, 2014, 598 pages