L’autre Montaigne

Michel de Montaigne, « génie » fondateur de l’essai, a été magistrat, parlementaire, maire et diplomate.
Photo: International Portrait Gallery Michel de Montaigne, « génie » fondateur de l’essai, a été magistrat, parlementaire, maire et diplomate.

Les philosophes et les spécialistes de littérature n’ont généralement retenu chez Montaigne (1533-1592) que le « sage », l’humaniste ou le « génie » fondateur d’un genre littéraire, l’essai, négligeant l’homme public et le serviteur royal, de même que tout ce qui relevait chez lui des stratégies de carrière.

 

Or, soutient Philippe Desan, spécialiste de l’histoire des idées et de la Renaissance, « il faut démythifier l’image d’Épinal qui présente l’essayiste isolé dans sa tour, loin des agitations de son temps, jouant avec sa chatte et s’interrogeant sur la condition humaine ».

 

Dans un volumineux ouvrage, érudit, passionnant, mais exigeant, intitulé Montaigne. Une biographie politique, Desan rappelle que ce descendant de marchands, petit seigneur récemment anobli — Montaigne est le nom de son domaine —, fut tour à tour magistrat, parlementaire, maire de Bordeaux et diplomate, et « un homme comme les autres, avec des rêves et des désirs prévisibles pour son époque ».

 

Ses Essais, rédigés sur une période de 20 ans et dont quatre éditions ont paru de son vivant entre 1580 et 1592, servirent de « tremplin » aux ambitions nobiliaires et politiques du sieur Michel de Montaigne à chacune des étapes de sa vie ; les mutations du texte des Essais, les « contradictions flagrantes » qu’on y retrouve, de même que le silence de l’essayiste sur certains événements clés de son époque ne sauraient s’expliquer sans tenir compte des aspirations et des préoccupations mondaines de l’auteur. Ce n’est que dans les dernières années de sa vie, après l’échec en 1588 de sa tentative de réconciliation entre le protestant Henri de Navarre (futur Henri IV) et le roi catholique Henri III, que Montaigne abandonna définitivement toute ambition politique pour se consacrer à sa carrière d’écrivain, « faute de mieux » ajoute Desan.

 

Montaigne avait lui-même mis ses lecteurs sur une fausse piste en invoquant une séparation totale entre sa vie publique et sa vie privée. « Le maire et Montaigne, écrit-il dans les Essais, ont toujours été deux d’une séparation bien claire ». Or, cette dichotomie alléguée relève de l’invention littéraire plutôt que de la réalité biographique, et le livre de Philippe Desan en fait la démonstration rigoureuse.

 

Un autre Montaigne

 

Contrairement à ce qu’on croit trop souvent, Montaigne n’est pas l’homme d’un seul livre, puisqu’avant la publication de la première édition des Essais, il avait traduit en français et fait paraître la Théologie naturelle de Raymond Sebond en 1569, puis édité les oeuvres de son ami Étienne de La Boétie en 1571.

 

Or déjà, selon Desan, ces deux ouvrages, dédicacés par Montaigne à de hauts personnages du royaume, visaient à le distinguer comme un lettré et un humaniste digne de son anoblissement récent, et à faire oublier ses origines bourgeoises. Dans la première édition des Essais, Montaigne effacera sa carrière de parlementaire et les activités marchandes de sa famille pour se présenter comme un fin politique prêt à servir son roi. En 1580, explique Desan, « les Essais tiennent lieu de carte professionnelle, de faire-valoir pour le serviteur royal ».

 

Au fil des éditions suivantes, le texte des Essais sera modifié et augmenté en fonction de l’évolution des conceptions et des expériences diplomatiques décevantes de l’auteur, pour enfin devenir, en 1592, l’expression de son désenchantement et de son retrait forcé de la vie politique.

 

L’ouvrage magistral de Philippe Desan est dérangeant parce qu’il dépeint un autre Montaigne, constamment préoccupé par ses aspirations politiques et nobiliaires, prêt aux compromis, très différent de l’image du maître de l’introspection à laquelle ses admirateurs ont été habitués. Un Montaigne changeant, ambitieux, calculateur même, mais peut-être pour cela plus humain et plus attachant.

Montaigne Une biographie politique

Philippe Desan Odile Jacob Paris, 2014, 727 pages