Ce que je retiens d’elle

Marguerite Duras est née le 4 avril 1914 de parents français dans l’Indochine coloniale.
Photo: Flammarion Marguerite Duras est née le 4 avril 1914 de parents français dans l’Indochine coloniale.

Elle aurait eu 100 ans le 4 avril. Née de parents français dans l’Indochine coloniale, elle est morte le 3 mars 1996 à Paris, dans l’appartement de la rue Saint-Benoît où elle avait vécu pendant une cinquantaine d’années, outre ses escapades au bord de la mer, à Trouville, et ses séjours prolongés dans sa maison de campagne de Neauphle-le-Château, dite « la maison de l’écriture ».

 

Marguerite Duras est une figure majeure des écrivains du XXe siècle. Son oeuvre, traduite dans plus de 35 pays, ne cesse d’être rééditée. Ses pièces sont jouées un peu partout, en France surtout, où on la célèbre dans une multitude d’ouvrages, d’expositions, de festivals, et où on lui décerne un timbre.

 

Je ne l’ai pas connue. Je lui ai parlé quelques fois au téléphone. J’ai marché dans ses pas à Paris, à Trouville, à Neauphle-le-Château. Je suis allée jusqu’au Vietnam, dans le delta du Mékong. Mais surtout, je l’ai lue, Duras. Et relue.

 

Certains de ces livres restent énigmatiques. Son écriture laisse parler le silence, ce qui nous échappe, nous dépasse. C’est peut-être là que l’envoûtement opère. Chaque fois, je retrouve intacte cette voix venue d’outre-tombe qui m’attirait vers le vide jusqu’au vertige, cette musica du désir, cet absolu de l’amour.


Comme dans Le ravissement de Lol V. Stein (Gallimard, 1964), le premier livre que j’ai lu d’elle à 19 ans, où l’incommunicabilité, la folie, les mots résonnent comme un gong. Et le bal, bien sûr, le bal où Lol V. Stein est ravie à elle-même. Ce bal où apparaît l’évanescente Anne-Marie Stretter, qui reviendra sous les traits de Delphine Seyrig dans le film-culte de Duras, India Song.

 

Vers l’autobiographie

 

Et L’été 80 (Minuit, 1980), avec cette parole libre à la fois collée à l’actualité et transportée sur les rives de l’imaginaire, tandis que s’amalgament les images des ouvriers en grève à Gdansk et celles d’un enfant qui marche sur la plage.

 

Bien sûr, L’amant (Minuit, 1984), qui lui valut le prix Goncourt à l’âge de 70 ans, alors que plus de 40 ans auparavant elle avait été écartée pour Un barrage contre le Pacifique (Gallimard, 1950). Même noyau dur dans les deux cas, cette fois dans un style moins classique, plus ouvertement autobiographique : l’enfance en Indochine, la mère folle, l’amant chinois, le grand frère voyou, le petit frère tant aimé… tout ça, même si... « L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. » Ce livre, vendu à plus de deux millions d’exemplaires, décrié par certains parce que jugé trop populiste, l’a fait « star mondiale ».

 

Par-dessus tout La douleur (P.O.L., 1985). Loin du cliché Duras, celle qu’on a pris plaisir à parodier, avec ses tics d’écriture, son rythme saccadé, son style en apparence froid, distancié, ses répétitions de mots, ses phrases très courtes, écrites au vous, souvent au conditionnel… Là, elle se met à nu, au je, dans un style direct. Le livre comprend trois textes, mais le plus percutant est celui qui ouvre le recueil, ce journal qu’elle a écrit à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, alors qu’elle attendait son mari, Robert Antelme, prisonnier dans un camp de concentration. Un texte sur l’attente, sur l’espoir et le désespoir mêlés, quand on ne sait pas si l’autre reviendra. Elle le voit mort partout : « Je m’endors près de lui tous les soirs, dans le fossé noir, près de lui mort. » Quand Antelme revient, par miracle, épuisé, affamé, atteint du typhus, le visage et le corps émaciés, il passera plusieurs jours entre la vie et la mort, devra réapprendre même à manger. Par les yeux de Duras, c’est comme si on y était. L’écriture est juste, à la limite de l’impudeur : « Je me suis retrouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n’ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m’a fait honte. »

 

Je retiens aussi certaines phrases emblématiques de Duras. « Tu me tues, tu me fais du bien », comme un leitmotiv dans Hiroshima mon amour, film mémorable réalisé par Alain Resnais en 1959 à partir du scénario de M.D. Aussi : « Que le monde aille à sa perte, qu’il aille à sa perte, c’est la seule politique », entendue dans la bouche de Duras, personnifiant une sorte de mendiante errante comme il en existe un peu partout dans son oeuvre. C’était en 1977 dans son film Le camion, dans lequel apparaissait à ses côtés un jeune Gérard Depardieu.

Collaboratrice

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TOUT SUR ELLE

 

Plusieurs titres de Duras sont réédités en poche, dont Les yeux bleus cheveux noirs (Minuit), qui explore l’impossibilité de l’amour et du sexe entre un homosexuel et une femme, et Outside suivi de Le monde extérieur, (Gallimard, Folio), qui rassemble les textes dits journalistiques de Duras.

 

Sur elle, La Pléiade publie les tomes III et IV des Oeuvres complètes, rassemblant les livres publiés en 1979 et 1995, et un Album Marguerite Duras, commenté par la spécialiste Christiane Blot-Labarrère.

 

Aussi, Marguerite Duras. L’écriture de la passion (La Martinière), deLaeticia Cénac. Un panorama accessible en mots et en photos, présenté par thèmes.

 

Duras, la traversée d’un siècle, d’Alain Vircondelet (Plon). Un voyage en profondeur, sous le signe de l’admiration.

 

Et surtout Marguerite Duras, de Laure Adler (Flammarion). Magnifique ouvrage, magnifiquement illustré, très fouillé. On y montre les différents visages, parfois inédits, de l’écrivaine et de son oeuvre. À noter que Laure Adler fait partie des invités d’honneur du Salon du livre de Québec.