L’énigme Aragon : l’horizon s’éclaircit

Le poète Louis Aragon (1897-1982) a été chanté par Ferré, Brassens et Ferrat, mais il demeure à ce jour un écrivain mystérieux.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le poète Louis Aragon (1897-1982) a été chanté par Ferré, Brassens et Ferrat, mais il demeure à ce jour un écrivain mystérieux.

Surtout connu aujourd’hui pour ses poèmes mis en chansons par Ferré, Brassens et Ferrat, Louis Aragon (1897-1982) semble enfin émerger, 30 ans après sa mort, du purgatoire auquel l’avaient condamné sa « trahison » d’André Breton et des surréalistes en 1932, puis ses silences devant les crimes et les pires dérives du régime stalinien, et enfin ses pirouettes d’homosexuel flamboyant après le décès de sa compagne de toujours, Elsa Triolet, en 1970.

Même ceux qui n’ont jamais cessé de fredonner L’affiche rouge (Ferré) ou Il n’y a pas d’amour heureux (Brassens) ne peuvent cacher leur malaise devant l’hypocrisie apparente et la complaisance coupable de celui qui fut à la fois le chantre d’Elsa et l’adulateur de Staline, un héros de la Résistance et l’encenseur de la Guépéou (ancêtre du KGB), l’admirateur de Rimbaud et le promoteur du réalisme socialiste en art. Que de contradictions pour un seul homme ! Prince des paradoxes pour les uns, salaud impénitent pour les autres.


Heureusement, l’imposante biographie (1500 pages) en deux volumes de l’historien et ancien dirigeant communiste Pierre Juquin, exclu du Parti communiste français (PCF) en 1987, permet enfin de tracer un portrait plus nuancé de cet écrivain prolifique - cinq volumes dans la Pléiade pour les romans, deux pour les poèmes ! - qui se rêvait en Victor Hugo du XXe siècle, et de mieux comprendre ses fidélités et ses volte-face, qu’elles soient sexuelles, littéraires ou politiques.


Juquin ne se contente pas de mettre en perspective toutes les contradictions de l’écrivain, journaliste et militant Aragon ; il y cherche une cohérence, surtout émotionnelle, qu’il croit trouver dans l’attachement indéfectible d’Aragon à sa « famille » communiste, « la chair de sa chair ». L’idée d’être exclu de cette famille, lui qui n’en a pas connu de véritable dans l’enfance, lui est intolérable et justifiera à ses propres yeux tous ses silences et ses compromissions. Sa rupture avec Breton - « cette blessure qui ne s’est jamais cicatrisée », avouera-t-il en 1975 - comme son refus de reconnaître l’existence des camps de travail en URSS, dévoilée par Kravtchenko en 1946, découlent de cette hantise.

 

Au nom du silence


Comme Brecht ou Maïakovski, Aragon s’est laissé duper par la simplification abusive d’un « catéchisme » marxiste qui a réponse à tout, et qui exige une obéissance et un dévouement sans réserve. On est d’un côté de la barricade ou de l’autre. Voyageant régulièrement en URSS et introduit dans les hautes sphères du Parti communiste grâce aux relations de la soeur d’Elsa, Lili Brik, Aragon a vu et su (en partie) ce qui se passait dans la patrie du socialisme. Ce qui ne l’empêcha pas de garder le silence, du moins publiquement, sur toutes les dérives du stalinisme - emprisonnement d’intellectuels, purges, procès truqués -, même quand elles touchaient des proches ou des artistes qu’il chérissait, comme Pasternak, Eisenstein ou Chostakovitch.


L’autre thèse centrale de l’auteur, c’est qu’Aragon n’aurait été, sauf durant une brève période - celle des poèmes Front rouge et Hourra l’Oural (1930-1934) -, ni sectaire ni dogmatique, mais un « marxiste ouvert », aveuglé par sa foi inébranlable dans le PC, seul susceptible de réaliser concrètement la révolution dont il rêve. Juquin donne pour preuve les efforts inlassables d’Aragon pour regrouper et mobiliser écrivains et intellectuels chrétiens et marxistes dans la lutte antifasciste, et ce, dès 1935. Aragon n’aurait pas été non plus le Grand Épurateur des Lettres qu’ont stigmatisé les historiens. Jamais il n’a participé, à la Libération, à la rédaction des listes noires d’écrivains, contrairement à Éluard ou Vercors.


Le deuxième volume d’Aragon. Un destin français, qui porte sur les années 1939 à 1982, bénéficie comme le premier du fait que l’auteur a beaucoup côtoyé Aragon et qu’en tant qu’ancien député et membre du Comité central du PCF, il est familier des arcanes et de la culture de ce parti. Juquin a eu accès à des milliers de documents inédits enfouis dans les archives du PCF et du PC soviétique, retrouvé des entretiens censurés et obtenu les confidences de témoins jusqu’ici réticents à parler.


Cela donne un ouvrage passionnant, très documenté, touffu parfois, empathique sans être complaisant. Juquin a toutefois tendance à arrondir les angles lorsqu’il est confronté aux aspects les plus énigmatiques d’Aragon.


Ainsi en est-il de l’apparition soudaine (?), quelques mois après la mort d’Elsa, d’une homosexualité affichée et tapageuse chez ce vieil homme de 73 ans, qui s’entoure d’une cour de jeunes gens, s’habille chez Yves Saint Laurent et drague la nuit dans les rues et les cafés. Juquin admet sans discussion l’explication donnée par Aragon à l’écrivain Renaud Camus selon laquelle « il ne s’est jamais intéressé aux garçons avant ».


Pourtant, l’auteur raconte la relation pour le moins intime et ambiguë partagée au début des années 1920 par Aragon avec l’écrivain Pierre Drieu La Rochelle, avant la conversion de ce dernier au fascisme. Plus tard, Elsa accusera Aragon non seulement de la négliger, mais aussi d’avoir toujours été attiré physiquement par les garçons. Aragon, homosexuel refoulé ou bisexuel au bois dormant ?


S’il est indiscutable qu’Aragon et Elsa se sont aimés et ont été très attachés l’un à l’autre durant plus de 40 ans, le couple mythique et édifiant qu’ils auraient formé relève de la légende entretenue par l’écrivain, reconnaît Juquin. Une lettre rageuse adressée par Elsa à Aragon, datée vraisemblablement de 1965 - année où ils ont failli se séparer -, en témoigne.


La biographie de Juquin constitue une avancée majeure parce qu’elle permet de comprendre Aragon, le militant communiste surtout, sans excuser ses errements et ses fautes, lui qui a souvent « défendu l’indéfendable ». Mais le biographe demeure trop avare de détails sur la vie intime du couple LouisElsa - comme les surnommaient affectueusement leurs amis - et sur les dernières années du poète. Il manque aussi à l’ouvrage monumental de Juquin un index, pourtant indispensable, et une bibliographie détaillée pour qu’Aragon. Un destin français puisse être considéré comme un livre de référence.

***


1897 Fils naturel de Marguerite Toucas (stet) et Louis Andrieux, industriel et ancien préfet de police de Paris, Aragon est élevé jusqu’à 17 ans dans la croyance que sa mère est sa grande sœur et son père, son parrain ! Le nom d’Aragon lui vient du nom d’un officier de police sous les ordres d’Andrieux.

1918 Aragon se joint à Dada, mouvement scindé en 1922 pour donner naissance aux surréalistes. Premières publications.

1927 Il se joint au PCF sans en parler à Breton, avec qui il rompra en 1932. Publie Le paysan de Paris.

1928 Rencontre Elsa Triolet, mais continue quelque temps de fréquenter la riche héritière Nancy Cunard.

1933 Entre à L’Humanité aux « chiens écrasés » ainsi qu’à la revue Commune, toutes deux liées au PCF.

1935 Devient un des dirigeants de l’Association internationale des écrivains pour la défense de la culture, avec Malraux et Gide.

1940 Aragon, dit « Gérard », se joint à la Résistance.

1941-1942 Publication des poèmes du Crève-cœur et des Yeux d’Elsa.

1945 À la Libération, il apparaît comme une des « grandes consciences » de la France, rôle que seuls peuvent lui disputer Sartre, Camus et Mauriac.

1954 Entre au Comité central du PCF, dont il sera membre jusqu’à sa mort.

1956 Publication de son autobiographie en vers, Le roman inachevé.

1967 Publication de Blanche ou l’oubli.

1970 Décès d’Elsa Triolet.


 
3 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 22 juin 2013 09 h 34

    Le catéchisme maxiste

    Hélas bien des artistes se sont fait attrapé dans le miroir aux illusions du marxisme.

    Sartre a même encensé Guevara que l'on sait aujourd'hui était un intégriste marxiste sur qui Castro comptait pour éliminer des opposants..

    Avec un artiste, regardons l'oeuvre plutôt que les opinions politiques ou religieuses. Quand on fait venir un plombier est-ce qu'on veut savoir ses opinions politiques ou sa religion?

  • Michel Mongeau - Inscrit 25 juin 2013 07 h 45

    Aragon, conseiller et pape du prince soviétique!

    Je n'ai pas lu le gros ouvrage de Pierre Juquin. Ceci dit, dans l'article on insiste insuffisamment, à mon avis, sur le fait que pour des centaines de personnes, y compris un lot important d'écrivains, d'artistes et d'intellectuels, Aragon a joué le rôle de juge et de bourreau du PCF. IL a été quelque chose comme le bras très puissant de la rectitude idéologique de la politique mensongère et haineuse de l'ex-URSS et de sa succursale française, le PCF. On le craignait, le sollicitait, le haïssait, le flattait, tant son poids était immense dans le contexte de l'extême- gauche française pro-soviétique de la première moitié du vingtième siècle. Il a été le pape, le juge, le conseiller de cette machine à produire de l'exclusion et du malheur. Globalement, je crois qu'il n'est pas exagéré de dire que l'écrivain, le poète, s'est vendu à l'idéologie et au pouvoir et qu'il a été pour moult personnes, un sale type assujetti à une affreuse machine de haine. Et cela a été largement documenté.

  • Christian Feuillette - Inscrit 26 juin 2013 14 h 29

    Sale type, peut-être, mais quel écrivain! Tout comme Sartre, Céline et bien d'autres...