Cadix ou le cul du monde

Une tête d'aigle et un peu de sang sur les mains, Rogelio Tizón Peñasco, commissaire de police chargé des Quartiers, Vagabonds et Étrangers de passage, sait tout ce qui grouille dans ce «cul du monde» ouvert sur l'Atlantique, où entrent l'or et les richesses à grands coups de galions depuis les colonies du Nouveau Monde. Un drôle d'oiseau.

Cadix, ou la diagonale du fou, c'est aussi Lolita Palmas, l'héritière célibataire d'une société de commerce maritime qui doit jongler avec les difficultés financières. C'est un capitaine corsaire engagé par l'armatrice, Pepe Lobo, sensible au charme de sa nouvelle patronne. Un taxidermiste ennemi de la monarchie, animé par l'esprit des Lumières, qui répertorie pour le compte des Français les points d'impact des bombes dans la ville. Et puis il y a les contrebandiers, espions, guérilleros, passeurs et militaires de tous les côtés.

Au milieu de tout ce chaos, des meurtres en série de jeunes filles vierges, assassinées à l'endroit même où tombent les bombes tirées de l'autre côté de la baie par les Français. Vite obsédé par l'affaire, impatient joueur d'échecs, c'est un Tizón hors de contrôle qui jongle bientôt avec les théories de café les plus invraisemblables («Un excès de théorie conduit à un excès d'imagination»). Peut-être parce que la perverse sensibilité du meurtrier sans visage coïncide un peu avec la sienne.

Pérez-Reverte, écrivain espagnol né en 1951, auteur du Club Dumas, du Cimetière des bateaux sans nom, de La reine du Sud, créateur du capitaine Alatriste, a été journaliste pendant plus de vingt ans, correspondant de guerre au Salvador et au Nicaragua, au Mozambique ou en Bosnie. Il sait que derrière toute guerre se déploient surtout la sensation d'horreur, la peur et les petits miracles d'humanité grise de tous ceux qui en vivent. À sa manière, il nous le fait sentir.

La finesse d'Arturo Pérez-Reverte nous préserve, malgré nous, des fins heureuses. Comme un écho triste, peut-être, au destin historique de l'Espagne qui le désole. «La victoire contre Napoléon est, à mes yeux, une défaite, confiait l'écrivain dans un entretien récent accordé au Nouvel Observateur. Elle nous a valu 200 ans du pire obscurantisme. En 2011, nous en payons encore le prix.»

Cadix ou la diagonale du fou tient du roman corsaire — manoeuvres navales, duels et abordages compris —, de l'histoire d'amour et de la fresque militaire. Un suspense historique habile, et parfaitement traduit, qui se tient loin des facilités du manichéisme. «Tout peut arriver quand un dieu y travaille» (Sophocle). C'est un peu l'esprit qui souffle sur les romans d'Arturo Pérez-Reverte.

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Collaborateur du Devoir