Sur le sentier de Claude Gauvreau

Le poète et dramaturge Claude Gauvreau<br />
Photo: ONF Le poète et dramaturge Claude Gauvreau
Le critique Martin Jalbert le présume dans Le sursis littéraire, essai qu'il consacre, comme l'indique le sous-titre, à la «politique» plus ou moins secrète, intuitive, imaginaire qui se dégage des textes de Gauvreau, de Miron et d'Aquin. Les trois écrivains mettraient la littérature «en sursis», en attente de ce qu'elle exprime, de ce qui la dépasse.

C'est certainement Gauvreau qui éclaire le mieux la réflexion de Jalbert. Dans sa pièce Les oranges sont vertes (1958-1970), le poète s'identifie de toute évidence au personnage d'Yvirnig qui déclare: «Je sais que je n'ai qu'une vie à vivre et je la vivrai alors sans frein pour en épuiser toutes les puissances patentes ou occultes! La vie est un gâteau à multiples étages dont le rassasiement est la mort.»

Pour Gauvreau, révolution intime et révolution collective se confondent et les détails stratégiques importent peu. L'esprit, voilà tout ce qui compte. Jalbert se réfère de façon très judicieuse au poète qui, s'inspirant des peintres, en particulier des automatistes dont il était la voix éloquente, affirme: «Le non-figuratif est actuellement le mode d'expression le plus propre à rendre compte du réel tel que la physique nucléaire contemporaine nous le révèle.»

La volonté de creuser le dedans des choses, de faire éclater la littérature pour saisir un réel plus grand que les mots, on la retrouve chez Miron. L'idéal de l'indépendance du Québec n'est, chez l'auteur de L'homme rapaillé, qu'un élément d'un ensemble politique combien plus vaste. Ce fait, Jalbert le met en lumière en s'appuyant notamment sur un inédit publié en 2004.

Miron y voit sa vie comme une «tentative inouïe de dépasser la littérature» pour atteindre «une communion respirante avec le monde, l'humanité et l'Histoire». Son sentiment se rapproche de celui qu'Aquin prête à un double, le narrateur de Prochain épisode: «J'écris dans l'espoir insensé qu'à force de paraphraser l'innommable je finirai par le nommer.»

Cette impuissance aussi belle que tragique, Jalbert sait la reconnaître dans deux des derniers vers mironiens: «Et n'usez plus vos yeux / à faire se lever l'horizon.» Gauvreau, qui n'adhéra pas à l'indépendantisme québécois, mais qui fut un admirateur avoué de Miron et d'Aquin, plaçait, parmi ses «héros», Jean-Olivier Chénier, notre victime politique de 1837, à côté de l'anarchiste russe Bakounine. Chez lui, le Québec était plus grand que nous ne l'avions jamais rêvé.

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Collaborateur du Devoir