Entretiens - Dans la complicité d'Aragon

Louis Aragon est mort il y a 21 ans. Celui qui a souvent fait sensation, tant par ses prises de position que par ses revirements, laisse une oeuvre opposante, volumineuse, mais dont l'énigme, teintée des malaises qu'elle a engendrés, a cédé le pas aux travaux savants, en particulier ceux des universitaires Marie-Claire Dumas et Jean Peytard, décédé en 1999.

Il fut l'homme de la Première Guerre mondiale qui, médecin comme Breton — mais qui, lui, bifurqua de la profession sans l'avoir pratiquée —, brilla des feux de la révolte sur le passage du dadaïsme. Fondateur de la revue Littérature avec Breton et Soupault, il donna le coup d'envoi de la «révolution surréaliste», dont il inventa l'expression, en 1924. Au moment de son roman Le Paysan de Paris, il éblouit ses amis, mais sa brouille avec Breton couvre son jugement de différends notoires, dont le bruit alla en s'amplifiant.

En 1927, il adhère au Parti communiste. Son Traité du style marque un tournant, suivi d'une tentative de suicide, d'abord littéraire puis physique, à la suite de quoi il fait la rencontre décisive d'Elsa Triolet, sa compagne d'une vie. Journaliste, poète et romancier prolifique, puis résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, sa vie intellectuelle d'alors va de pair avec ses engagements politiques, souvent contestés mais qu'il affirma orageusement et dont le cycle du Monde réel, qui s'étend jusqu'aux années 60, suit les mouvements.

À partir des années 60, notamment avec Le Fou d'Elsa, son érudition devient vertigineuse. Lorsque Elsa meurt, en 1970, il révèle un aspect plus caché de sa personnalité: ses relations masculines font partie d'une dualité amoureuse, d'une duplicité de l'être, voire d'une défense paradoxale, qui s'ajoutent, en fait de contradictions, à celle de la dictature soviétique. Certains, comme Gracq, oseront toujours louanger sa sensibilité raffinée; d'autres le vouent aux gémonies.

Après Elsa

Exécuteur testamentaire d'Aragon, Jean Ristat a fréquenté celui-ci de près, rue de Varenne, pendant 12 ans. En 1970, Aragon a 73 ans; Ristat, 27 ans. Il l'a rencontré cinq ans auparavant, mais les relations se précisent soudain: l'écrivain s'éprend du jeune homme, dont le coeur est ailleurs.

Jeune auteur formé à la philosophie et critique littéraire, adhérant au Parti communiste en 1971, Ristat évolue parmi le Tout-Paris qui croise l'engagement politique, la parole publique et la création littéraire. Sartre, Leiris, Lacan, etc., défilent dans la conversation qu'il mène librement avec Francis Crémieux, lui-même auteur d'une série d'entretiens radiophoniques avec Aragon.

Ristat a déjà fait paraître quatre volumes d'entretiens avec Aragon. Pourquoi publier un nouveau livre de souvenirs? Pour accompagner le troisième tome de son oeuvre dans La Pléiade? Pour ajouter aux livres et articles qu'il a consacrés au portrait de cette haute personnalité? Pour multiplier les entrées dans une âme complexe? Ou pour revenir sur sa bisexualité, que certains ne veulent toujours pas entendre?

Il écrit simplement: parce que, après la mort d'Elsa, commence une période de scandales et d'échecs, souvent rapportés en des termes qui dénotent une tenace incompréhension à propos d'Aragon. Or aimer une figure légendaire, c'est affronter la renommée qui s'attaque à la desceller de son socle. Et si Ristat n'était pas l'amant d'Aragon, comme il l'affirme dans ce livre, nul doute que «l'homme d'avenir» l'a marqué: «Aragon m'a aimé, et l'amour d'Aragon [...] comment vous dire? m'aide à vivre.»

L'héritage d'Aragon

Ristat, donc, dans ce direct Avec Aragon, raconte, précise et reprend les anecdotes. D'abord, les 12 étés à Toulon; les bribes de quotidien entrevu entre Elsa et Louis; les hallucinations auditives et visuelles vers la fin de sa vie; les dissensions avec Tel quel, avec Pierre Guyotat ou Philippe Sollers. Il faut dire que traverser le XXe siècle n'a rien de banal: «Il régnait une grande confusion intellectuelle et politique», dit Ristat à propos d'une longue période d'après-guerre. À chacun sa ligne dure de parti, son obédience politique, son incapacité à envisager la vérité comme le mensonge. Les polémiques et fulgurances des débats animent encore ces souvenirs d'une ambiance passionnée, aujourd'hui éteinte.

Que reste-t-il de cette époque? 110 000 pièces déposées au fonds Aragon du CNRS, 10 000 lettres et beaucoup de témoignages, dont Ristat livre ici de nouvelles clés. L'ouvrage comprend aussi en annexe des entretiens inédits avec Elsa Triolet et Louis Aragon ainsi que plusieurs textes critiques d'Aragon, aujourd'hui difficiles à trouver.

Aragon a légué le moulin de Villeneuve — sa splendide demeure des Yvelines, en région parisienne — à l'État, avec les 30 000 livres de sa bibliothèque ainsi que les manuscrits d'Elsa Triolet. La tâche de Ristat, qui veille sur la bonne gestion de ce patrimoine, est toujours une question d'hommage et de fidélité.