Spiritualité - L'Esprit du taï-chi ou l'art d'être heureux comme un poisson dans l'eau

Détail d’une photographie de Lew Yung-Chien tirée de L’Esprit du taï-chi
Photo: Le jour Détail d’une photographie de Lew Yung-Chien tirée de L’Esprit du taï-chi

«Votre vaste océan, moi je ne connais pas. Moi, je connais seulement l'aquarium placé devant moi, mais cet aquarium est très profond», métaphorise en souriant Lew Yung-Chien pour illustrer sa modestie. C'est son côté chinois qui ressort. Le paravent de laque. Le philosophe poursuit: «Je ne suis qu'un artiste, qu'un graphiste.»

Ce goût inné de la discrétion rend complexe la saisie de l'auteur de L'Esprit du taï-chi. Mais chose certaine, Lew Yung-Chien possède tous les talents du bon communicateur. Ce bon vulgarisateur s'aide du visuel: sa photographie, sa peinture et sa calligraphie. Cheveux grisonnants, il a l'oeil vif.

Après 43 ans au Québec, ce septuagénaire a voulu «échanger», c'est-à-dire nous transmettre de façon simple et abondamment imagée le sens profond d'une discipline ancestrale. «J'ai voulu démystifier le taï-chi», insiste celui que ses proches appellent Yung — et parfois «maître Lew». Il n'aime évidemment pas ce titre, mais pourquoi l'éviter puisqu'il provient des amis avec qui il vient de cheminer? Une équipe de Québécois seulement, ce qui supposait a priori un bon échange interculturel. Comment leur asséner d'antiques penseurs comme Lao Zi et Zhuang Zi sans négliger le yin et le yang?

Chinois et Québécois

Jacques Languirand et sa conjointe Nicole Dumais ont joué un rôle déterminant dans la publication de ce livre après avoir découvert les oeuvres de ce «traqueur de beauté», leur proche voisin à Westmount. Lew Yung-Chien s'est d'abord mieux fait connaître en mai 2006 à la galerie du Victoria Hall avec son exposition solo D'espaces silencieux.

Puis ses talents cachés en taï-chi ont épaté le couple Languirand-Dumais. Nicole Dumais a étiré sa filière chinoise en allant recruter un autre joueur essentiel à la réalisation du livre: l'homme politique Jean-Pierre Charbonneau, lui-même vite séduit par la «gentillesse» du Shanghaïen.

L'ex-journaliste Michel P. Dufour, vieil ami de l'auteur, a prêté sa plume à la préparation du manuscrit. L'adepte du taï-chi souligne: «Le bien-être intérieur constitue l'essentiel ou l'élément-clé de la recherche de Lew Yung-Chien.» Ce dernier me précise en effet qu'entre les deux grands taoïstes, Lao Zi et Zhuang Zi, il s'attache plutôt à ce dernier, qui «s'intéresse à l'intérieur de soi, comment tu te sens».

Dans une heure chinoise récente de l'émission Par 4 chemins, Jacques Languirand s'est esclaffé à moult reprises (avec son rire breveté) en évoquant le sous-titre du livre: Sentir que les poissons sont contents. Autre bon exemple de l'«imagerie mentale» efficace qu'utilise Lew Yung-Chien. Ainsi, rapporte-t-on, en promenade un jour au bord d'une rivière, Zhuang Zi dit à son compagnon Hui Zi: «Regarde comme les poissons sont contents!» Son ami réplique: «Tu n'es pas un poisson. Qu'en sais-tu?» Et Zhuang Zi d'enchaîner: «Tu n'es pas moi. Comment peux-tu en déduire que je ne sais pas que les poissons sont contents?»

Chez l'artiste

Chez Yung, en humant un mélange de thé de son propre cru, nous pratiquons l'art de la conversation en tenue sport. Son foyer, il l'appelle «ma petite héberge». Les murs sont décorés de toiles de Jean-Paul Lemieux, d'Aurèle Fortin, de Claude Le Sauteur et du vénérable Chu Teh-chun, qui connaissait Jean-Paul Riopelle. Le reste de l'étage bien éclairé fait studio d'artiste, avec du matériel de dessin, des pages de caractères et un appareil photographie Nikon placé à côté de son portable argenté.

L'Esprit du taï-chi porte bien son nom. Pas un manuel de techniques gestuelles ni une bible pour les nuls qui essaie de tout dire. Le peintre-photographe à la retraite révère la concision: «Six mots suffisent à un Chinois. Les Français veulent tout expliquer.» L'entrevue doit lui paraître trop longue. Nous allons donc con-clure l'échange avec un saumon vapeur dans le calme d'un restaurant coréen du voisinage. Il me parle du voyage qu'il prépare à Taiwan, où il a vécu treize ans. C'est à la sortie du restaurant que remonte à la mémoire une petite phrase, la toute dernière de L'Esprit du taï-chi: «J'espère que vous avez bien entendu ce que je n'ai pas dit.»

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Collaboration spéciale