Lionel Groulx, l'étranger

Au beau milieu de cette soutenance de thèse, on vit par les vastes fenêtres le ciel se déchirer dans les tourbillons d'un violent orage électrique. On se serait cru dans les premières pages d'un roman policier. Et la suite démontra le bien-fondé de cette impression. De fait, les débats au sujet du prêtre-historien nationaliste ont été depuis lors aussi orageux que le jour où la controversée thèse fut soutenue.

Gérard Bouchard, historien de première importance, vient de plonger à son tour tout entier dans ce débat avec un livre intitulé Les Deux Chanoines - Contradiction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx.

Que retient Gérard Bouchard des travaux d'Esther Delisle? D'abord et avant tout qu'il vaut mieux, justement, n'en rien retenir. L'ouvrage auquel a donné lieu la thèse d'Esther Delisle, observe-t-il, brille par le «nombre étonnant d'erreurs qu'il contient dans les renvois et les références». Sur 57 renvois de Delisle annoncés comme des textes de Groulx publiés dans L'Action nationale, 28 sont inexacts et 23 n'ont tout simplement pas pu être retrouvés dans la revue.

Main de maître

S'il écarte avec raison les travaux de Delisle pour la conduite de ses propres recherches, Gérard Bouchard utilise volontiers les textes de ses critiques. Il appelle notamment à la barre l'auteur de cet article, rebaptisé dans son livre «Jean-Guy»... Il se trouve bien sûr des coquilles partout, dans la Pléiade comme dans les travaux des Académiciens. L'important demeure, au fond, de voir de quelle manière le débat est engagé. Et à cet égard Gérard Bouchard travaille, à la différence d'Esther Delisle, avec le doigté que confère une main de maître.

Le sujet est pourtant grand pour un livre aussi court: montrer que Groulx souffrait d'ambiguïtés dans ses positions idéologiques, à un point tel que cela rendait sa pensée inopérante. L'univers intellectuel de Groulx est parcouru à grandes enjambées «en tant que foncièrement contradictoire, en tant que sollicité, tiraillé par des impératifs incompatibles et [...] jamais réconciliés». On peut en effet trouver dans l'oeuvre de Groulx une affirmation et, bien souvent, son contraire: à la fois libéral et réactionnaire, conservateur et moderne, mythomane et historien, et j'en passe. Il en résulte souvent, de l'avis de Bouchard, un jeu de sommes nulles. Non seulement sa doctrine ne résiste-t-elle pas à l'analyse, mais on pourrait croire que, à force d'être traversée par des contradictions, elle se révèle elle-même inopérante.

Bouchard fait preuve d'un remarquable esprit de synthèse devant l'Himalaya de papiers que constitue l'oeuvre de Groulx. Faut-il seulement rappeler que Groulx a beaucoup écrit? Des livres, des articles, des conférences de toutes sortes, pendant plus d'un demi-siècle. Au service de sa propre cause, Groulx a aussi utilisé des pseudonymes, dont ceux de Jacques Brassier, André Marois, Lionel Montal et Alonié de Lestres. Mais Bouchard couvre un terrain si large qu'on se demande parfois de quel Groulx il parle. Par moments, les références temporelles sont trop peu nombreuses pour que le lecteur ne s'y perde pas.

Au fond, l'exégète Bouchard a-t-il trouvé autre chose que le fait que Groulx était, plus qu'un historien, d'abord et avant tout un écrivain? Il serait peut-être plus sage de soupçonner Groulx de franchise à l'égard des inclinations de sa plume du moment que d'inconsistance par rapport à la citadelle de ses idées. On sent en effet toujours dans sa prose l'homme libre, l'indépendance de caractère, qui ne cède à rien à autre chose que sa vérité du moment. Groulx n'a jamais plié devant les partis, pas même devant le sien. Et eût-il volontairement semé dans son oeuvre les germes d'une pensée contradictoire qu'il faudrait conclure à l'échec de cette visée improbable: car qui donc aujourd'hui conçoit Groulx autrement que comme un nationaliste canadien-français appartenant à un autre temps?

Bouchard établit, sans guère de renfort théorique il est vrai, que la pensée du chanoine pouvait être «fascisante». «Il apparaît évident, à la lumière des extraits reproduits, que Groulx a incarné vigoureusement une variété du fascisme, au sens plein du terme, qui l'associe de près aux grands chefs et aux régimes qu'il admirait», c'est-à-dire Dolfuss, Mussolini, Franco, De Valera, Pétain et Salazar.

Caractère corrosif

Gérard Bouchard donne assez de citations pour qu'on ne puisse pas sottement récuser le caractère corrosif d'une partie de la pensée du chanoine. On pourrait encore citer quelques textes qu'il ne cite pas, dont celui-ci, publié en 1964. Le chanoine se demande alors comment lutter contre le cancer, mal qu'il considère à la fois comme physique et moral: «Rien à faire, dirait-on, que d'entreprendre l'un de ces jours, à pied d'oeuvre, la réfection totale de l'espèce, un ressourcement à ses vertus primitives. Et cela voudrait dire le choix de la femme la plus saine, la plus pure, de l'homme le plus intègre physiquement, le plus sain de cette élite qui aurait su se dérober à toutes les contaminations, à toutes les impuretés, à toutes les extravagances débilitantes où se complaisent aujourd'hui les contemporains. Entre ces deux êtres de choix, cela voudrait dire encore un amour aussi sain, aussi pur que la pureté même pour le recommencement d'une autre race d'hommes.» L'eugénisme est palpable. Le Juif, écrira-t-il en 1954, se trouve «au fond de toutes les affaires louches, de toutes les entreprises de pornographie: livres, cinémas, théâtres, etc.»

Au sujet de l'antisémitisme et du racisme, rares sont les historiens québécois qui semblent tenir compte des travaux importants en ces matières délicates. Les références aux travaux de Léon Poliakov, Norman Cohn, Gerald Tulchinsky, Pierre-André Taguieff, pour ne nommer que ceux-là, sont absentes chez Bouchard. L'historien choisit curieusement de s'en remettre à son collègue Pierre Trépanier de l'Université de Montréal, lequel opère au profit de la mémoire de Groulx une distinction entre «anti-judaïsme» et «antisémitisme». Selon les ascendances intellectuelles de Groulx et la situation qui était la sienne, cette distinction fragile aurait gagné à être étoffée.

Même si certains propos de Groulx arrivent encore à nous toucher — notamment de fort belles pages sur l'anti-impérialisme ou sur la défense de la langue française —, pour l'essentiel l'idéologie dont il se fait l'écho nous est aujourd'hui étrangère. Alors en quoi Groulx arrive-t-il encore à nous retenir autant qu'à faire parler de lui? Que nous enseigne ce petit homme en soutane qui appartient bel et bien à un horizon révolu? Bien que nuancé, Gérard Bouchard croit en définitive que «la mémoire de Groulx, comme phare de la nation, paraît lourdement compromise à cause des ombres qui planeront toujours sur sa pensée». Mais Lionel Groulx est assez complexe pour ne pas pouvoir être réduit à son tissu de contradictions.

Dans un texte de 1978 consacré à la mémoire de Groulx, le sociologue Fernand Dumont croyait pour sa part que nous avions pour obligation de nous servir du passé pour mener à bien «la tâche de nous interpréter». Et c'est en cela aujourd'hui, me semble-t-il, que l'oeuvre de cet intellectuel que fut Lionel Groulx mérite de continuer d'être lue. Quoi qu'on en dise, ce mort cent fois enterré demeure bien vivant.

Les Deux Chanoines

Contradictions et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx

Gérard Bouchard

Boréal

Montréal, 2003, 314 pages

Biographie

- 1878: naissance à Vaudreuil.

- 1900-1915: professeur au Collège de Valleyfield.

- 1903: ordination.

- 1906-1909: voyage d'études à l'étranger.

- 1907-1908: études et doctorats à l'Université de la Minerve (Rome) et à l'Université de Fribourg.

- 1915-1949: inaugure puis anime la première chaire d'enseignement d'histoire du Canada.

- 1917: membre de la Ligue des droits du français.

- 1921-1922: travaux aux archives de Londres et de Paris.

- 1920-1928: directeur de L'Action française de Montréal.

- 1931: conférences aux universités de Paris, de Lille et de Lyon; voyage en Louisiane.

- 1943: nommé chanoine honoraire du diocèse de Montréal.

- 1946: fonde l'Institut d'histoire de l'Amérique française.

- 1947-1967: lance et dirige la Revue d'histoire de l'Amérique française.

- 1949: nommé professeur émérite à l'Université de Montréal.

- 1967: décès le jour du lancement de son nouveau livre, Constantes de vie.