Essais - Proust et la révolution médiatique

Marcel Proust en 1896
Photo: Agence France-Presse (photo) Marcel Proust en 1896

À la Belle Époque, dans un coq-à-l'âne très parisien, il est question du prélude de Lohengrin et du caviar. Tout à coup, «la conversation tombe, comme un enfant, pas de très haut...» Paul-Jean Toulet (1867-1920) se moque ainsi des dialogues romanesques de la comtesse de Martel, dite Gyp. Moins oublié que sa victime, l'écrivain représente, comme elle, un monde littéraire hautain et frivole qu'un seul a su transfigurer: Proust.

Si l'auteur d'À la recherche du temps perdu n'avait pas existé, Guillaume Pinson, professeur de littérature à l'Université Laval, n'aurait pu donner un sens à Fiction du monde, son livre sur le snobisme de la Belle Époque, phénomène qui témoignait, lors du passage «d'une culture de classe à une culture de masse», du malaise des gens avides de distinction. Le sous-titre, De la presse mondaine à Marcel Proust, suggère déjà un lien entre la révolution médiatique et l'art romanesque.

Comment le lien s'établit-il? Grâce au rôle de celui qui associe le mieux l'essor du journal, conséquence de la démocratie et de la scolarisation, à la crise subtile que ce changement social provoque au sein de l'aristocratie, de la grande bourgeoisie et surtout chez ceux, nombreux, qui aspirent à s'intégrer aux deux classes, du moins au chapitre de l'image. Il s'agit du rôle de l'écrivain-journaliste qui tient la chronique mondaine.

Pour satisfaire un lectorat étendu, ce prosateur mêle, selon les lois du marché, les rêves aristocratiques et bourgeois aux aspirations démocratiques, même dans Le Figaro, quotidien qui exprime le point de vue des élites conservatrices plutôt que celui des classes populaires. Comme le note Pinson, la série des «Salons parisiens» que le jeune Proust y publie en 1903 et en 1904 obéit malgré tout aux exigences de la culture médiatique.

L'historien de la littérature précise toutefois que ces articles revêtent un caractère fictif qui annonce l'art du futur romancier. Dans la presse mondaine, ils transcendent la mode, le sport, le voyage, le vedettariat.

Poétique

de la fin du monde

Avec une originalité lumineuse, Pinson montre que Proust, par un art novateur, aura fait du journal l'un des ferments essentiels de la littérature contemporaine. Selon lui, À la recherche du temps perdu définit «un monde où les anciennes sociabilités ont été remplacées par la communication à distance, par l'écriture, par les médiations — par le roman».

L'essayiste insiste sur la présence du Figaro dans l'intrigue diffuse de la Recherche. Pour lui, l'évolution sociale, reflétée notamment dans ce journal, a contribué à l'élaboration, chez Proust, d'une esthétique du déclin de la mondanité, regard qui s'est transformé en poétique de la fin d'un monde, voire, grâce à la richesse sans pareille du don d'observation du romancier, en poétique de la «fin du monde».

Pinson touche à la dimension apocalyptique, encore sous-estimée, de l'oeuvre proustienne. À la fin de la Recherche, le narrateur, qui est écrivain, rapproche en effet son travail de la grandeur prophétique des édifices sacrés en assimilant à celle-ci l'élégance mondaine: «Je bâtirais mon livre, je n'ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe.»

Cela correspond à l'idée que sa servante Françoise se fait des innombrables bandes de papier attachées à ses manuscrits, ajouts qu'elle appelle d'un ton aimable des «paperoles», comme pour en exprimer la légèreté, la complexité, le parfum de fin du monde qui s'en dégage. Dans la Recherche, les domestiques, évoquant sans cesse la démocratie, liée à la civilisation du journal, ont le dernier mot: ce sont les vrais héros d'un univers qui meurt et d'un autre qui naît.

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Collaborateur du Devoir

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FICTION DU MONDE - De la presse mondaine à Marcel Proust

Guillaume Pinson

PUM

Montréal, 2008, 372 pages

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