Histoire - L'équilibre franco-amérindien

Dans ses mémoires, Sully (1560-1641), administrateur de la France sous Henri IV, attribue à ce roi le «grand dessein» d'arbitrer les conflits entre les nations européennes pour instaurer une paix perpétuelle sur le Vieux Continent. En fait, il s'agit du propre rêve du ministre, précurseur de l'Union européenne. Transplanté en Nouvelle-France auprès des nations amérindiennes, l'idéal acquiert un sens inattendu, jailli de l'autre monde, l'Amérique.

En montrant que, dès l'alliance conclue par Champlain avec des autochtones de la vallée du Saint-Laurent, les Français s'engageaient dans une aventure diplomatique dont ils ne soupçonnaient ni la portée vertigineuse ni l'extrême complexité, Maxime Gohier innove. Son essai Onontio le médiateur nous fait découvrir à quel point les Amérindiens ont participé, d'une manière ingénue, à la naissance de la théorie des relations internationales.

Aussi étonnant que cela paraisse, le jeune historien québécois se réfère aux pionniers de cette théorie pour expliquer «la gestion des conflits amérindiens en Nouvelle-France (1603-1717)». Hugo Grotius (1583-1645), Hollandais longtemps réfugié en France, juriste, diplomate, père du droit international public, et l'abbé de Saint-Pierre, auteur du Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe (1713), retiennent notamment son attention.

Pourquoi la période étudiée s'arrête-t-elle en 1717? Parce que cette année-là Philippe de Vaudreuil, gouverneur d'une Nouvelle-France quasi continentale, celui à qui les Amérindiens donnaient, comme à ses prédécesseurs, le titre d'Onontio (Grande Montagne), traduction huronne du nom de Montmagny, premier gouverneur, a enfin convaincu les Iroquois de cesser de menacer les Français et de nombreuses nations autochtones.

C'était l'affermissement de la Grande Paix de Montréal, traité conclu en 1701 par Callière avec plus de trente peuples amérindiens, déjà alliés de la France, et la confédération iroquoise. Gohier précise: «L'année 1717 apparaît comme l'apogée du pouvoir français en Amérique.»

Les Iroquois, qui jusque-là considéraient la paix comme une simple conséquence de la promesse que leur faisait la France de les défendre contre leurs ennemis, l'envisagent désormais comme un équilibre des forces qui ne leur permet plus de s'immiscer dans les affaires des autres nations autochtones pour y exercer une hégémonie. Voilà l'idée à laquelle nous aboutissons après avoir suivi le raisonnement serré de l'historien.

La paix française

L'hégémonisme français, fort de l'appui de multiples nations amérindiennes soucieuses d'autonomie, contrebalance l'hégémonisme iroquois. Gohier aurait dû insister davantage sur l'équilibre des forces en présence. Ce sont les Iroquois qui, par leurs ruses, issues d'une autre culture mais dignes des fins stratèges européens, assoient la paix sur le calcul et l'éloignent des chimères.

Malgré tout, l'angélisme ne dicte pas l'interprétation que fait l'essayiste du miracle de l'Amérique du XVIIIe siècle: la paix française (et québécoise avant la lettre si l'on tient compte de l'apport des coureurs des bois nés chez nous). Avec raison, Gohier soutient qu'au lieu de se contenter de diviser pour régner, les Français, en devenant des médiateurs, étendaient au Nouveau Monde leur propre culture diplomatique et s'ouvraient à celle des Amérindiens.

Comme l'historien le souligne, ils visaient à «faire le pont entre leur volonté de domination et l'autonomie effective des nations amérindiennes». Mais la conquête britannique du Canada en 1760 viendra ruiner cet équilibre aussi beau que fragile.

Dans leurs rapports avec les Amérindiens, les colons français et leurs enfants canadiens, à cause de la faiblesse de leur nombre, ont préféré la diplomatie à la puissance. Les Anglo-Saxons, beaucoup plus nombreux, ont fait l'inverse. Par manque de sagesse? Non, à cause de la cruauté de l'arithmétique.

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Collaborateur du Devoir

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ONONTIO LE MÉDIATEUR

Maxime Gohier

Septentrion

Québec, 2008, 252 pages

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