Culture pop - Tu viens-tu jouer aux G.I. Joe avec moi ?

Ce livre, gros livre, massif livre grand luxe et tout illustré est fait exprès pour moi. C'est mes jouets, tout ça. Ma jeep de G.I. Joe. Ma capsule spatiale Mercury de G.I. Joe. Mon G.I. Joe qui parle avec des cheveux. Ou est-ce mon G.I. Joe avec des cheveux, qui parle? C'est mes Hot Wheels, ma Custom Camaro, ma Ford MK IV. C'est mon View-Master. Rouge. Ke-chling, ke-chling! Avec les trois disques de Batman dans leur pochette! C'est mon Major Matt Mason! Mon Captain Lazer! Mes modèles à coller! Mon Frankenstein! Mon robot de Perdus dans l'espace! Tout est là, magnifique, tel quel, à l'état neuf, avec les boîtes d'origine et les catalogues Hasbro, Mattel, Aurora, c'est toute mon enfance qui s'étale dans ce Jouets cultes, à croire que l'auteur et photographe de l'imposant ouvrage, Pascal Pinteau, pourtant Français de France, a squatté le sous-sol du cottage semi-détaché où j'étais le maître du monde. À tout le moins le roi de Montréal-Nord. Au minimum un des deux p'tits Cormier de la rue Olier. Tu viens-tu jouer avec moi, Pascal?

Je vous vois dubitatifs. Ce ne sont pas vos jouets à vous? Ah ben, c'est tant pis, pauvres types, z'aviez qu'à être nés la bonne année. Insultés? Je le serais à moins. Le fait est que chaque génération a ses jouets, et qu'un camion Hubley des années 20 fut certainement pour un garçonnet des années 20 le jouet le plus formidable qui soit, de la même façon qu'un Gameboy de Nintendo est pour le môme moyen des années 90 le nec plus ultra de la bébelle. Seulement voilà, il y a une hégémonie du jouet des années 60-70, comme il y a une tyrannie de la musique pop des années 60-70 en tant qu'âge d'or absolu, comme on en revient toujours aux émissions de télé des années 60-70, invariablement cultissimes. Ce mot-là, surtout, culte, semble être passé dans le vocabulaire de la culture pop hexagonale comme un référent aux seules années 60 et 70.

Certes un chapitre est-il consacré aux Transformers, champions des années 80, ces déclinaisons en trois dimensions des séries d'animation japonaises, Goldorak en tête. Certes daigne-t-on évoquer le vénérable jeu de construction Meccano, né avec le XXe siècle et plus durable que les infrastructures de nos villes. Mais force est de constater que Pinteau, qui n'offre pour toute mise en contexte que son désir de «rendre hommage à quelques-uns des jouets les plus originaux de l'époque contemporaine», n'en a que pour les jouets de son temps. Et encore, ses préférés.

Pourquoi les autos miniatures Corgi et pas les Dinky? Et seulement les Corgi dérivées du cinéma et des séries télé, la Volvo du Saint, l'Aston Martin DB5 de James Bond, la Ford Torino de Starsky & Hutch? Il se trouve que Pinteau est «journaliste de cinéma et scénariste», et qui plus est, obnubilé de culture pop anglo-saxonne, et encore plus d'Amérique. D'où l'omniprésence du gusse dans mon sous-sol, et l'absence de p'tites autos de marques françaises pourtant légendaires, comme Solido, Norev, etc. Ça aussi, ça vient avec le mot culte. Parlez à un Français de séries cultes, il vous causera Mystères de l'ouest (Wild Wild West), Chapeau melon et bottes de cuir (The Avengers), Dallas et assimilés, bien plus que de Poly le «petit cheval tout à fait original». Pareil pour les jouets.

Aussi est-il curieux, voire paradoxal, de découvrir Télécran, jouet d'origine française, connu chez nous sous son appellation nord-américaine. Eh oui, l'Etch A Sketch. L'écran magique qui s'efface, invention d'un électricien de Vitry-sur-Seine, André Cassagnes. Pinteau raconte: «Un jour, Cassagnes remarque que la poudre d'aluminium utilisée par Lincrusta [la compagnie qui l'emploie] a la caractéristique d'adhérer au verre et lui donne un aspect métallisé. Il suffit de gratter avec un outil pour retirer la pellicule de poudre.» Euréka! Enfin, pas tout de suite euréka, l'histoire est complexe, un certain Paul Chaze s'associe à l'affaire, et c'est le nom du comptable de celui-ci qu'on retrouve sur le dépôt de brevet. Chassagnes finira par trouver son compte dans l'aventure, et travaillera avec les ingénieurs de la firme américaine Ohio Art à la version définitive du jouet. Pinteau va jusqu'à interviewer Etcha, alias Ron Morse, un artiste de Portland dont le médium est l'Etch A Sketch. À l'appui, quelques pièces, dont une adaptation de... La Joconde.

C'est tout l'intérêt du bouquin, autrement que titiller la fibre nostalgique des gars de mon âge par sa fabuleuse iconographie. La recherche est approfondie, les secrets de fabrication révélés, les prototypes montrés (le premier G.I. Joe était un mannequin d'artiste articulé, en bois), et l'évolution suivie jusqu'à l'ère digitale, le cas échéant. Quelques jouets plus intemporels, l'inépuisable Lego, l'ineffable Mr. Potatohead (ce M. Patate dont on piquait les morceaux sur une véritable pomme de terre, jusqu'en 1964) dépassent le statut culte pour atteindre l'universel. Pas de traces de Slinky, cependant, pas plus que de Spirograph: Pinteau a décidément ses chouchous.

Et il a ses entrées. Parmi les gars de mon âge qu'il a rencontrés pour son livre, quelques grands enfants de la télé et du cinéma sont notables: ainsi apprend-on que le créateur des Simpsons, Matt Groening, n'aimait pas les G.I. Joe («C'est une poupée!», s'exclame-t-il), alors que le comique de stand-up Jerry Seinfeld en raffolait. D'ailleurs, il en a un dans son bureau. La belle affaire. Moi, j'ai encore ma jeep. Et mon G.I. Joe-qui-parle parle encore. En chevrotant un peu, il est vrai. Et en anglais, encore et toujours. Eh! Quand je l'ai eu, le Bill 63 n'était pas loi. Et je ne savais pas que la guerre du Viêt Nam n'était pas exactement un épisode des Commandos du désert. «Enemy planes! Hit The Dirt! Tacatacatac!»

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JOUETS CULTES

Pascal Pinteau

Nouveau monde,

Paris, 2008, 522 pages

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