Portrait d'une explosion culturelle

Qu'est-ce que l'histoire? La discipline, s'entend. Un bon vieil aronien répondra à peu près: une compulsion de convergences de diverses perspectives sur le passé. Moins une science qu'une manière de juger subjectivement le monde d'autrefois, la multiplicité et le dialogue des points de vue enrichissant d'autant la compréhension et l'explication de ce qui fut.

Les nombreux essais et beaux livres publiés cette année pour revenir sur le cas 68 illustrent très bien cette conception de l'histoire comme mise en commun des représentations. En France, il s'est publié une bonne cinquantaine de titres — y compris des disques de chants plus ou moins révolutionnaires —, et c'est bien l'ensemble de cette fructueuse et fabuleuse production qui finit par constituer une certaine «vérité» sur ce qui s'est passé cette année-là, du Chili à Paris. Sous les abondants pavés théoriques, la plage du sens...

Ici, jusqu'à maintenant, la moisson avait été moins généreuse, si ce n'est de ce bon essai du professeur Jean-Philippe Warren, Les Années 68 au Québec. Deux nouvelles publications viennent heureusement enrichir la perspective historique de cette période. Benoit Gignac propose la rétrospective Québec 68, l'année révolution, à travers douze «faits marquants», de l'élection de Pierre Elliott Trudeau aux manifestations étudiantes. Carmel Dumas, journaliste, réalisatrice et fabuleuse conteuse, voit en même temps plus large et plus précis avec son Montréal show chaud, sa «chronique libre d'une explosion culturelle», de toutes les années 1960.

Encore une fois, il s'avère aussi intéressant qu'enrichissant de comparer les deux points de vue. Prenons L'Osstid'show, concoction concentrée de l'esprit de ce temps furieusement festif. Le mythique spectacle réunissant Yvon Deschamps, Mouffe, Louise Forestier et Robert Charlebois est lancé le 28 mai 1968 au Quat'sous, théâtre de l'avenue des Pins, aujourd'hui en reconstruction.

Benoit Gignac commence par camper le décor en résumant le monde des variétés de l'époque, écartelé entre les yéyés agonisants (Classels et autres Baronnets), les stars solistes (Michel Richard, Renée Martel...), les traditionalistes (Michel Louvain ou Fernand Gignac, son père), les humoristes (Dodo, Les Jérolas...), les chansonniers (Vigneault et compagnie). C'est dans cet univers que Charlebois et sa bande vont larguer leur bombe A (comme artistique), électrique et «joualisante».

«Ce spectacle s'inscrit dans la mouvance planétaire, écrit M. Gignac à propos de l'événement libérateur. Ce n'est pas Hair, la comédie musicale américaine nouveau genre qui s'affiche à Londres et à Paris, ce n'est pas l'Infonie avec le chantre Raoul Duguay qui anime le milieu intellectuel de Montréal, mais c'est une nouvelle forme de variétés, une sorte de métissage des genres. Ce n'est pas français, anglais ou américain, ce n'est pas de la revue, c'est quelque chose d'unique.»

Le reste, assez court, résume le spectacle et son accueil. Les autres événements phares ont droit au même traitement de remise en contexte national et mondial, avec toujours, partout, de belles photos bien choisies.

Carmel Dumas dresse un portrait beaucoup plus riche, ne serait-ce qu'en raison du sujet même de son très beau et très bon livre. Elle ne consacre aucun chapitre en particulier au sacré show, et en même temps tous et chacun permettent de mieux le comprendre, jusque dans les moindres détails, puisque la muse Mouffe, le turbulent Garou, la passionaria Louise Forestier et le monologuiste critique Yvon Deschamps incarnent en ce mois de mai «la somme des forces qui poussent la société québécoise vers la fin d'un monde et le début d'un autre». Le Show chaud, c'est L'Osstid'show.

Ce titre, justement? Il vient de Paul Buissonneau, directeur du Quat'sous qui claque la porte sur le quatuor en rugissant «Fourrez-vous-le dans l'cul, votre hostie de show!». Les sources? Toutes californiennes et parisiennes, évidemment, puisque Charlebois et Mouffe en reviennent. La forme? «Les monologues d'Yvon faisaient une page sur papier, mais il y en avait pour 30, parce qu'il improvisait beaucoup sur scène, raconte Mme Forestier à l'auteure. Puis les sketchs, on a improvisé ça trois jours avant la première, parce qu'après la chicane avec Buissonneau, on a tout viré le show

à l'envers.»

La chronique s'appuie donc sur des entrevues avec les acteurs de cette période «pétée». Les détails et les révélations foisonnent à toutes les pages ou presque, y compris dans la riche iconographie. Quand Mme Dumas raconte l'été de l'Expo, elle s'attarde par exemple à la vie de la sculpturale Linda Gaboriau (devenue une traductrice encensée), égérie des plasticiens et des poètes. La belle et brillante jeune femme termine alors sa maîtrise le jour, et la nuit venue elle enfile son maillot, pomponnée pour faire la lapine-femme dans le premier club Playboy du Canada, rue Aylmer.

La mécanique narrative développée par Mme Dumas oscille sans cesse entre l'abstrait et le concret, le monde et la rue, l'ailleurs et l'ici. Mieux encore: elle permet de naviguer entre toutes les formes d'expression, les beaux-arts comme la chanson populaire, le cinéma d'essai comme la littérature ou le théâtre. Au grand total, son excellent portrait d'époque compose aussi un polaroïd panoramique de l'esprit d'un temps libre, branquignol, siphonné et jouissif.

L'histoire, comme discipline, développe aussi une perspective permettant de se comprendre maintenant. En parlant du passé, les historiens éclairent le présent. À la toute fin de son propre récit, Benoit Gignac rappelle que «les générations X et Y, pour ne mentionner que celles-là, en ont parfois plus que soupé d'entendre les "soixante-huitards" d'ici ressasser leurs vieilles rengaines ». Il ose même dire que sa jeunesse fut «exceptionnelle et, à son avis, inégalée depuis».

C'est bien sûr passer vite sur les avortements post-partum et les innombrables effets pervers de cette grande révolution des moeurs et des principes esthétiques. Les historiens ont souvent la mémoire courte et bouchée, mais on doit saluer la qualité du travail de ces deux-là, qui ajoutent de passionnantes analyses sur un temps révolu, rempli de rumeurs et de bruits.

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Montréal Show chaud

Carmel Dumas

Fides, Montréal, 320 pages

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Québec 68 - L'année révolution

Éditions La Presse,

Montréal, 272 pages

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