Histoire - Quelle histoire faut-il enseigner à l'école?

Le nouveau programme d'histoire et éducation à la citoyenneté du 2e cycle du secondaire, rendu public en 2006, a déclenché la polémique, notamment dans les pages du Devoir. Certains l'ont accusé de négliger la perspective nationale au profit d'une approche essentiellement sociale ou encore de trahir le sens de la discipline historique en la mettant au service d'un présent envahissant. Ce débat, au fond, a soulevé deux questions fondamentales: quelle histoire faut-il enseigner à l'école et avec quelles méthodes? Dirigé par le didacticien Félix Bouvier et l'historien Michel Sarra-Bournet, le collectif intitulé L'Enseignement de l'histoire au début du XXIe siècle au Québec se penche sur ces enjeux culturels et scolaires cruciaux.

Le collègue Christian Rioux signe la contribution la plus polémique de cet ouvrage. Il s'oppose radicalement à l'esprit du nouveau programme d'histoire générale (1er cycle du secondaire) qui, selon lui, enferme les élèves dans la complaisance à l'égard du temps présent. Jusqu'à dernièrement, écrit-il, «l'histoire avait surtout pour fonction de répondre à la question: d'où venons-nous?». Le nouveau programme serait plutôt obsédé par «notre futur proche, notre avenir immédiat». Rioux affirme même que les grandes questions sont évacuées au profit d'enjeux (le recyclage, les accommodements raisonnables) dont la seule vertu est d'être à la mode. «Nulle part, écrit-il, il n'est question dans ces programmes de former des êtres cultivés capables de se situer dans le temps. On veut plutôt former des citoyens compétents pour ne pas dire capables, efficaces et performants. [...] L'histoire, mise aux normes des sciences de la gestion, doit former des citoyens efficaces.»

Rioux conteste aussi le virage vers le «tout social» qui entraîne la mise à l'écart de l'histoire en récit et des individus qui l'ont faite. Il parle «d'un zappage frénétique entre hier et aujourd'hui» et compare cette démarche à «celle du mauvais journaliste qui n'hésite pas à fonctionner souvent par associations d'idées, de façon impressionniste en établissant des parallèles rapides pour attirer le lecteur». À son avis, dans cette réforme, la valeur intrinsèque de l'histoire est niée et le passé ne sert plus que de faire-valoir à un présent survalorisé. Rioux, au fond, en a essentiellement contre le «présentisme» qui caractérise cette démarche et contre la confusion entre l'histoire et l'éducation à la citoyenneté qui le permet.

Si les critiques que Rioux réserve à l'hégémonie de l'histoire sociale et à la disparition de l'approche narrative me semblent appropriées, sa dénonciation de l'«aller-retour permanent entre le passé et le présent» ne m'apparaît pas convaincante. Contrairement à lui, par exemple, je considère comme pertinente, en contexte scolaire, une question comme «Aurais-tu aimé être une femme vivant à Athènes?». Pour répondre adéquatement à une telle question, l'élève québécois d'aujourd'hui devra s'informer du climat social de la Grèce antique et prendre conscience de l'écart qui le sépare du climat social du Québec actuel. Ce faisant, il découvrira justement que l'histoire existe (les choses n'ont pas toujours été comme elles le sont, elles ont évolué et continueront de le faire) et que notre présent est le passé de demain. Cette démarche me semble riche d'un point de vue pédagogique et civique (si, en effet, le monde peut changer, il nous revient de participer à ce processus).

Paul Inchauspé, lui, reconnaît la finalité culturelle à l'oeuvre dans le nouveau programme d'histoire. «L'école, écrit-il, est faite d'abord pour transmettre à nos enfants et à nos petits-enfants un patrimoine construit avant nous par des hommes et des

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femmes.» Il s'agit de transmettre «les choses de ce patrimoine qu'à un moment de l'histoire on considère essentielles pour que les enfants et les jeunes puissent s'adapter et vivre dans le monde qui est là devant eux, et pour qu'à leur tour ils construisent aussi le monde et le transforment».

L'histoire scolaire, qui a d'abord emprunté la forme du «récit national d'événements» à la Michelet, s'inspire maintenant de la «nouvelle histoire», centrée sur les structures sociales. L'idéal, avance Inchauspé, serait «de maintenir un équilibre entre ces deux approches de l'histoire». L'école a le devoir de «transmettre les éléments de la mémoire collective qui construisent l'identité» (histoire nationale), mais, «pour éviter l'enfermement qui peut aussi être produit, l'école doit proposer aux enfants et aux jeunes un lieu de rassemblement qui ne soit pas seulement celui de la mémoire du passé mais qui concerne aussi le projet à réaliser. L'éducation à la citoyenneté [et l'histoire sociale, aurait-il pu ajouter] le permet.» Michel Sarra-Bournet a toutefois raison de préciser que, pour la portion historique de la démarche, «l'objectif devrait être de rapporter les réalités historiques avec plus de justesse, et non d'y sélectionner les éléments qui ne divisent pas».

Dans leurs contributions respectives, Ivan Carel et Jacques Rouillard critiquent le découpage historique du programme du 2e cycle qui fait commencer la modernisation du Québec dans les années 1930. «Comment le duplessisme et les années qui l'ont vu naître, s'insurge Rouillard, pourraient-ils incarner un premier pas vers la modernité alors que la Révolution tranquille a précisément pour objectif de mettre fin au conservatisme du régime Duplessis?»

Plusieurs autres débats de spécialistes composent aussi ce riche ouvrage, mais peu d'entre eux, me semble-t-il, abordent l'enjeu le plus fondamental de ce débat, qui pourrait se formuler comme suit: comment donner le goût durable de l'histoire aux jeunes Québécois? L'échec de l'ancien programme, dans cette mission, est patent (connaissez-vous bien des moins de 40 ans qui connaissent ou vénèrent l'histoire?) et rien ne laisse présager que le nouveau, d'une certaine manière trop ambitieux dans sa volonté de faire «de la science historique au secondaire», comme le note Sébastien Parent, fera mieux à cet égard.

Et si, pendant qu'historiens et didacticiens se querellent, les jeunes Québécois attendaient qu'on les réveille par une bonne histoire vivante, en histoires et en débats, dans laquelle le passé nourrit le présent, qui l'explore en retour?

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Collaborateur du Devoir

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L'enseignement de l'histoire au début du XXIe siècle au Québec

Sous la direction de Félix Bouvier et Michel Sarra-Bournet

Septentrion

Sillery, 2008, 180 pages

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