Littérature québécoise - Don de seconde vue

Ça pourrait n'être qu'un portrait privé de Marguerite-Thérèse d'Autriche, l'infante d'Espagne. Mais c'est bien entendu autre chose. Une petite fille de cinq ans entourée d'un garde du corps, d'un chaperon, de deux nains, de demoiselles d'honneur et d'un chien. Seul un grand miroir, au fond de la pièce, nous permet de saisir le reflet de ce qui devrait constituer l'unique centre d'attention: le roi et la reine apparaissant sur la toile à laquelle Vélasquez lui-même travaille. Tout au fond, au bas d'un escalier, un homme contemple furtivement toute la scène.

Les Ménines, de Diego Vélasquez, demeure aujourd'hui encore une fascinante interrogation sur le réel et l'illusion du réel. Conservée au Musée du Prado, à Madrid, l'oeuvre, créée en 1656, est l'une des plus célèbres du peintre espagnol. Elle est aussi l'une des toiles les plus commentées de toute la peinture occidentale. Le philosophe Michel Foucault, notamment, s'y est frotté dans l'un de ses livres.

Mais pour Michel Leclerc, quelque chose résiste et résistera toujours: «La philosophie ne peut venir à bout de ce tableau. Les questions qu'il pose ne s'adressent pas à la raison.» C'est ce qui pousse l'écrivain, on le devine, après Le Promeneur d'Afrique et Un été sans histoire (HMH, 2006 et 2007), à se saisir de ce «rébus grandiose» et à le placer au coeur de tout un roman à la tonalité vaguement fantastique.

Voici. Rosa Maria Flores, 20 ans, héroïne de La Fille du Prado, est une étudiante en traduction récemment débarquée à Madrid qui développe malgré elle une véritable fascination pour le tableau de Vélasquez. Tous les matins, dès l'ouverture du musée, la jeune femme s'installe devant Les Ménines pour y rester une partie de la journée.

La jeune femme en vient ainsi peu à peu à organiser sa vie autour de cette toile. Autrement, de sévères migraines la font souffrir. Elle perd lentement la vue, les médecins lui découvrent une tumeur, elle craint de sombrer dans la folie. Rien ne s'explique, sinon par ce tableau inexplicable qui semble être à la source du problème.

Bacon et Vélasquez

C'est au cours de l'une de ses séances au Prado qu'elle fait la rencontre d'un artiste anglais qui peint «des quartiers de viande qui se tordent de douleur». Un certain Francis Bacon — réellement mort à Madrid en 1992, à l'âge de 82 ans. Entre la jeune femme et le vieux peintre homosexuel, lui aussi fasciné par Vélasquez, au fil de conversations sur l'art et sur le sens de la vie, une amitié s'installe.

À la faveur d'une illumination mêlant les toiles de Vélasquez et de Bacon, ainsi que d'un imperceptible rapprochement amoureux avec l'une de ses amies, l'étrange maladie finit par régresser.

Cette histoire paradoxale d'un aveuglement progressif qui rend la vue est un roman un peu statique, semé de longueurs qui nous laissent croire qu'il n'y avait là, tout au plus, assez de matière que pour alimenter une longue nouvelle.

La Fille du Prado est une forme assez molle d'allégorie sur la découverte de soi à travers l'art, d'où peut jaillir un questionnement fertile et libérateur. «Peut-être que l'Art peut tout, écrit Michel Leclerc, agrandir votre regard, pour vous offrir une révélation, et vous l'enlever l'instant d'après, dans une sorte d'étourderie cruelle. Il peut tout aussi bien vous inspirer d'interminables commentaires puis, subitement, vous déposséder de votre voix. Comment savoir?»

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Collaborateur du Devoir

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LA FILLE DU PRADO

Michel Leclerc

Hurtubise HMH, coll. «AmÉrica»

Montréal, 2008, 242 pages