Littérature québécoise - L'écriture buissonnière de Michel Leclerc

«Qui serais-je, heureux? me demandai-je stupéfait d'accueillir en moi cette idée.» Jérémie, écrivain dans la cinquantaine à l'esprit chagrin et angoissé, s'enfuit quatre mois en Gaspésie, là où croit-il son éditeur ne risque pas de venir lui réclamer le roman promis depuis un an. Un été sans histoire raconte sur un ton à la fois grave et léger l'histoire d'un écrivain en mal de mots, égaré au milieu de sa propre vie et perpétuellement en fuite.

En quête de tranquillité et d'inspiration, Jérémie quitte Québec en direction de Blanche-Vallée, en Gaspésie, où il a loué pour l'été une maison océane. Il est accueilli par la fille du propriétaire, qui rentre d'un séjour de deux ans à Paterson, au New Jersey, où elle étudie la littérature américaine. Paterson. Une des bornes majeures de la poésie américaine du XXe siècle, le titre du grand oeuvre de William Carlos Williams. Le poète fait partie des nombreux compagnons littéraires avec lesquels Jérémie écrit.

Au fil des semaines, Jérémie et Columbia s'apprivoisent. La littérature leur sert de passerelle et nourrit leurs discussions. Jérémie représente le type même du romancier dilettante qui croit que «l'écrivain véritable s'inscrit dans le temps long, celui d'une flèche qui monte verticalement vers d'autres hommes qui ne sont pas encore nés». D'où le différend profond qui l'oppose à son éditeur, «le comptable des livres, qui lui imagine sa vie dans le temps bref, délimité par l'horizon d'une vie humaine».

Incité, provoqué, interrogé sur ce que raconte le roman sur lequel il planche, Jérémie ne sait quoi répondre: «Comment aurais-je pu raconter ce qui ne s'entend pas et n'existe réellement qu'une fois le livre enfoui et disparu au fond de soi, parmi ces milliers d'épaves qui jonchent la mémoire, comme autant de stèles dressées en souvenir des mondes inventés?»

Pour tout dire, l'écriture, jadis «un effleurement», l'oppresse chaque jour davantage. Elle est devenue une malédiction, un supplice. Afin de se soustraire à son propre tumulte et échapper aux pesanteurs du réel, Jérémie part avec Columbia à Gaspé puis aux îles de la Madeleine. L'insouciance rieuse de la jeune Gaspésienne le ramène du côté de la vie: «à force de vivre parmi les mots, privé du souffle des humains, je m'étais peu à peu descellé de moi-même». Leur escapade sur fond de paysages marins se transforme en espace de jouissances. «Je cherchai dans les bras de Columbia l'effrayant désir de tout.»

De retour à Blanche-Vallée, l'angoisse de Jérémie refait surface. Marionnette étranglée dans ses fils mêmes, il replonge dans ses obscurités intérieures. Il y a chez lui comme un empêchement de vivre. «Il est si compliqué de vivre, de faire semblant de vivre quand tu resplendis de lumière [...] je vis dans la stupeur des rêves, sous l'horizon étêté de ma vie.»

Roman sur la fatigue d'un écrivain au bord du vide, Un été sans histoire n'est pas aussi triste qu'il y paraît. Les personnages observent la vie avec un sourire en coin. L'humour et l'ironie ne sont jamais très loin. Écrit dans un style à la fois précis et flottant, comme si la dérive de Jérémie était aussi celle de l'écriture, Un été sans histoire est balayé par un souffle poétique qui dessine la beauté de la nature du Bas-du-Fleuve (vallées onduleuses, sentiers couverts d'épilobes mauves, maisons fardées de bleu avec des volets peints de genévriers, douceur des baies sablonneuses).

Somme toute, Michel Leclerc, surtout connu pour sa poésie (sept recueils publiés), signe avec Un été sans histoire un roman au désespoir souriant, riche, organique et délicieux. L'auteur réside à Québec.

Collaboratrice du Devoir

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Un été sans histoire

Michel Leclerc

Hurtubise HMH

Montréal, 2007, 248 pages