Littérature québécoise - Comme un songe du Sahel

Selon sa carte de visite, Michel Leclerc est conseiller en affaires internationales, mais on sait depuis longtemps dans les cercles littéraires que le Québécois est aussi poète, avec déjà sept recueils à son actif, dont une très belle trilogie publiée aux éditions du Noroît. Le Promeneur d'Afrique, son premier roman, à la fois douloureux et exigeant, arrive juste à temps pour le Salon du livre dont l'auteur est un des invités.

Charles V., son héros ordinaire, n'aime pas l'Afrique. Il a passé des semaines amères à lutter pour redonner un peu d'espoir à ce continent déshérité. Arrivé il y a dix ans au Burkina Faso, «pays dépositaire de son zèle humanitaire», Charles V. s'est rapidement retranché dans les bureaux climatisés de l'Union économique et monétaire ouest-africaine, avant de succomber brièvement aux charmes d'une jeune Burkinabè, Fatou Zambendé.

Il repart quelques mois plus tard sans jeter un regard derrière lui, en ne gardant de l'Afrique qu'un ressentiment aussi léger que furtif. Mais voilà que le continent qu'il a abandonné se venge de lui en en faisant le père improbable de Yéri, née de sa liaison avec Fatou. Cette enfant du Sahel, une fillette à la peau «si noire qu'elle est sans méandres» et aux yeux parsemés «d'étincelles de cobalt», transformera de fond en comble la vie de cet homme naturellement peu enclin aux élans du coeur.

Sous la plume tourmentée de Michel Leclerc, le périple de Charles V. sur les chemins de latérite qui mènent au petit village de Gorom-Gorom prend des allures de récit initiatique. Guidé par le sage Mustapha, un jeune Targui de la tribu des Oudalan dont seuls les yeux percent de son chèche indigo, Charles V. apprendra à se laisser toucher jusqu'à se que l'Afrique fasse «reluire en lui ce que la vie a terni». Mais le destin viendra lui enlever une à une toutes ces offrandes.

Cette Afrique cruelle est finement décrite par l'écrivain qui sait porter son regard au-delà des idées reçues et des clichés de circonstance. Par contraste, le Québec qu'il peint avec une certaine froideur souffre de la comparaison. Étrangement en effet, c'est lorsque l'écrivain évoque le Québec que son souffle a tendance à s'épuiser, à l'image de son Charles V., qui a le sentiment de devenir de plus en plus transparent: «Je suis à la veille de me transformer en fantôme», confie-t-il à Yéri qui s'étonne de sa blancheur presque incandescente.

Globalement, les personnages de ce premier roman sont solidement campés, à l'exception de Lucie, la femme de Charles V. qu'il affectionne — plus qu'il ne l'aime — «dans un clair-obscur attendri» réciproque. Le problème est que la hargne soudaine de Lucie est trop caricaturale pour ne pas paraître manichéenne. On note un décalage tout aussi dérangeant chez les escrocs maliens, qui portent sur leurs seules épaules toute la part de noirceur de l'humanité. Sans compter la chute du roman, si prévisible qu'elle déçoit.

Écrit dans une langue soignée et lumineuse, Le Promeneur d'Afrique se démarque par un lyrisme qui trahit une plume rompue à la forme poétique. L'abondance de métaphores et de figures de style, qui aurait pu être agaçante, s'inscrit avec beaucoup de naturel dans une écriture qui ne paraît jamais ampoulée. Un peu comme Le Livre de l'échoppe, le dernier recueil de Michel Leclerc, ce premier roman se lit comme une traversée lucide des apparences, quand les rêves ordinaires deviennent des cauchemars.

Le Promeneur d'Afrique

Michel Leclerc, Hurtubise HMH, coll. «América», Montréal, 2006, 196 pages