Roman québécois - La publicité, substitut de l'art

Déçu par l'accueil que la critique a réservé à son dernier roman, Roger Lorange décide de tout laisser tomber. «Cul et recul: plus de recul que de...» a osé dire Le Devoir à propos du titre du livre. L'écrivain est outré. Il ne lui reste plus qu'à vendre ses romans à un bouquiniste en les dédicaçant à des célébrités, comme Karla Homolka. Question d'attirer les collectionneurs!

On reconnaît là l'humour de François Barcelo. Mais Bonheur Tatol, le nouveau roman du prolifique écrivain québécois, est beaucoup plus qu'une simple drôlerie. On y discerne une réflexion impromptue sur l'art romanesque.

Écrivain déchu, le héros, Roger Lorange, se tourne pour survivre vers son ancien métier, celui de rédacteur publicitaire. On le paie grassement pour qu'il fasse la promotion d'un produit révolutionnaire: le Tatol.

Le Tatol n'est pas le Total. Tout le mystère est là! En voyant le mot «tatol», le client potentiel comprend «total». Aussitôt, la magie de la publicité subliminale opère. Mais qu'est-ce que le Tatol? «C'est un produit alimentaire total», répond Jean-Marc, le patron de Roger.

Un peu comme les astronautes, le commun des mortels pourra désormais se nourrir uniquement de Tatol, au lieu de perdre son temps à fréquenter les épiceries fines et les grands restaurants. On imagine mal une révolution aussi totale que l'a été le féminisme. Barcelo, qui a fait de Roger un personnage misogyne, en est conscient.

Mais la vie du héros est bouleversée. Elle devient elle-même un roman, comme si la publicité, dans sa version la plus extrême et la plus absurde, ne pouvait qu'engendrer la littérature. L'originalité du Tatol tient du secret d'État. Aussi ne faut-il pas s'étonner que, dans une intrigue abracadabrante, deux personnes, dont JeanMarc, le patron de Roger, soient assassinées.

La police soupçonne l'ancien écrivain d'avoir perpétré au moins l'un des meurtres. Mais les ennuis de Roger finissent par se dissiper. Une femme richissime offre un million de dollars au rédacteur publicitaire pour que le misogyne atterré redevienne romancier en s'inspirant de l'histoire du Tatol!

La publicité, source littéraire? Peut-être. Mais Barcelo, écrivain plus divertissant que profond, aurait dû ne pas oublier qu'il est le neveu du peintre Marc-Aurèle Fortin et un ancien élève de l'École des beaux-arts.

La peinture a devancé la littérature. C'est elle qui a puisé dans la publicité pour donner à la réclame une valeur symbolique insoupçonnée. En reproduisant dans son oeuvre picturale l'étiquette de la soupe Campbell, Andy Warhol a subtilement montré que l'originalité des concepteurs publicitaires était la pâle imitation de celle des artistes, et que ces derniers avaient le pouvoir moqueur de déceler dans les réclames une grotesque mais touchante histoire de l'esthétique.

Faire en littérature la même chose que Warhol était une gageure que Barcelo est loin d'avoir relevée avec un bonheur total...

Collaborateur du Devoir

Bonheur Tatol
François Barcelo, XYZ éditeur, Montréal, 2006, 312 pages