La cité de la joyeuse apocalypse

Bienvenue à Mexico, la cité de la joyeuse apocalypse. Fabrizio Mejia Madrid, une des figures montantes de la scène littéraire mexicaine contemporaine, nous propose, dans Le Naufragé du zocalo, une vision caustique de la ville-monde nourrie d'histoire, de fantastique et de tragique. Un roman singulier, souvent taquin, parfois cynique, toujours tendre, dans lequel les catastrophes personnelles du héros croisent celles de la ville tentaculaire qui, au fil des siècles, n'a cessé de s'effondrer pour renaître de ses cendres.

Dès les premières pages du récit, on ne peut résister à l'humour ravageur et désespéré d'Urbina, le narrateur. Son enfance pauvre l'a amené à considérer la vie «comme le lâcher d'un ballon qui prend feu juste au moment où, dans la nacelle, on prend plaisir à gagner de la hauteur». Aujourd'hui, il vivote dans un appartement coincé entre un dépotoir, un poste à essence, un magasin de solvants et des voisins qui l'enquiquinent avec une pétition: ils exigent l'arrêt immédiat «des spectacles de sexe en direct» devant leurs fenêtres. Lassé, Urbina signe de son pseudonyme préféré. Notre héros fatigué pratique la distanciation ironique comme d'autres la course de fond.

Il n'a pas le choix. À la veille de son 31e anniversaire, il est sans travail, sans cadeau à s'offrir, seul. Luisa, sa femme, est partie en laissant le double des clés sur la malle. «Vivre ensemble. Ça paraît innocent, voire ridicule, mais ce qui se passe réellement dans le couple est un véritable massacre. Les expectatives deviennent meurtrières. Un beau jour, routine aidant, [...] on n'est plus qu'absents, l'esprit toujours ailleurs». Luisa et Urbina n'ont pas su lutter contre le courant de silence qui a envahi l'espace entre eux.

Urbina amorce sa lente dérive, improvise son existence au coeur de la ville exubérante et chaotique de Mexico. Il n'a pas perdu ses illusions, car il n'en a jamais eues. Stoïque, résigné devant la fatalité «typiquement mexicaine», assis dans l'antichambre «des lendemains qui déchantent», il s'accroche comme il peut. Après tout, Mexico est une ville démesurée où tout peut arriver. Flirtant un moment avec le fantastique, le romancier nous montre son personnage poursuivi par un nuage qui menace de pleuvoir dans son appartement; puis, médusé devant l'apparition de la Vierge de Guadalupe mal en point, une auréole cousue à ses vêtements, avouant n'avoir que des miracles misérabilistes à offrir. Après ces épisodes loufoques, la silhouette d'Urbina se multiplie dans une fuite en rebonds, reflets, fredonnements. On croirait lire une bande dessinée.

Serein dans l'adversité, Urbina le naufragé est de nouveau mis à l'épreuve lorsqu'il est expulsé de son appartement. Il échoue à Ozolco, au pied du volcan Popocatépetl, où il doit alphabétiser des Indiens sourds-muets. Dans cet épisode pimenté se profile la douleur d'un peuple déraciné, inadapté, mélancolique. L'occasion pour le romancier de rappeler à notre mémoire l'empreinte indigène sous la surface du Mexique contemporain.

Mexico, ville de papier

De retour à Mexico, Urbina traverse «des années de pénuries, de bonheurs miséreux et de douteuses certitudes de salut au milieu du naufrage». Ses maux trouvent un écho dans l'histoire de la ville, placée sous le signe de l'anéantissement. Cette chronique des ténèbres mexicaines (le tremblement de terre de 1985, la grande inondation de 1629, l'incendie du centre-ville en 1774, la pollution de l'air, les éruptions volcaniques) se décline sous la plume songeuse du romancier en petits tableaux tantôt fantaisistes, tantôt poétiques. Lisez sa description de la ville amphibie au XVIIe siècle. «La grande inondation força les habitants de la ville à vivre parmi les canots, les perches, les canards migrateurs, les moustiques. [...] La ville se remplit de ponts, de chaussées en bois surplombant l'eau, de barques, de canots [...] Sortir, c'était guéer».

Des portraits cocasses de personnages historiques et d'anonymes magnifiques qui ont rêvé de guérir leur ville complètent de façon souriante cette échappée dans l'histoire mexicaine. La description du télégraphiste visionnaire qui proposa au XIXe siècle aux habitants de Mexico de vivre dans des aérostats est irrésistible de drôlerie. Prévoyait-il qu'un siècle plus tard, la gigantesque ville de Mexico menacerait de s'effondrer sous l'effet de sa propre densité?

À l'image de Mexico qui s'est toujours relevée de ses destructions successives, Urbina, à la fin du roman, brûle son blouson avec le naufragé qu'il y a dedans. Prêt à accéder à une vie nouvelle. Se dressera-t-il, comme les Pégases de la fontaine du Palacio Nacional, «dans un envol éternel qui ne parvient pas à s'accomplir?». L'humour décapant, incisif, du héros se prolonge dans une lettre d'adieu dans laquelle il nous explique pourquoi il ne saura jamais vivre ailleurs que dans cette fascinante et inhabitable mégapole mexicaine: «Une ville où les jeunes Mexicaines des calendriers sont si belles que l'on se demande pourquoi les Aztèques, au lieu de les sacrifier, ne leur faisaient pas faire du cinéma, [...] une ville où les indigents ne trimballent pas comme à New York des chariots de supermarché mais des guitares, [...] une ville où les marchands ne vendent pas du poisson mais leur parole d'honneur qu'il est frais, [...] une ville où n'importe lequel îlot piétonnier est une journée à la campagne». Le chaos peut être considéré sous divers angles, apocalyptiques ou festifs. Urbina a choisit le second, relajo en espagnol.

«Si quelque chose survit de Mexico, ce sont les textes de ses écrivains. Les voix qui l'édifient, lettre après lettre, dans la persévérante réalité de la littérature», écrit Gonzalo Celorio dans Mexico, ville de papier (Atelier du Gué, 2001).

Pour ce roman lumineux, émouvant et drôle, Fabrizio Mejia Madrid a remporté le prix Antonin-Artaud du Mexique, en 2005. Saluons au passage l'excellent travail du traducteur qui a su faire passer la musicalité de la langue espagnole dans un français souple et allusif.

Collaboratrice du Devoir