La grippe aviaire s’abat sur les oiseaux sauvages du Québec

L’emblématique colonie de fous de Bassan de l’île Bonaventure est maintenant touchée.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir L’emblématique colonie de fous de Bassan de l’île Bonaventure est maintenant touchée.

La grippe aviaire frappe de plus en plus fortement des oiseaux sauvages emblématiques du Québec. Tout indique en effet que le virus est responsable de la mort de fous de Bassan de la très importante colonie de l’île Bonaventure, une situation qui risque de provoquer une diminution substantielle de la population de cet oiseau marin. Plusieurs autres espèces devraient aussi pâtir de la propagation de la maladie venue d’Europe.

On savait déjà que la grippe aviaire avait provoqué plusieurs centaines de morts chez les fous de Bassan de la colonie du rocher aux Oiseaux, aux îles de la Madeleine, puisque de très nombreuses carcasses ont été ramassées sur les plages de l’archipel au cours des dernières semaines.

Le virus mortel est désormais vraisemblablement présent dans l’imposante colonie de 110 000 fous de Bassan de l’île Bonaventure. Selon les chiffres fournis par la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ), qui gère le parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé, au moins 50 carcasses de l’espèce ont été recueillies sur l’île située au large de Percé aux fins d’analyses. La SEPAQ n’a toutefois pas voulu confirmer que la grippe aviaire serait en cause, précisant simplement que les résultats seront connus la semaine prochaine.

Pour le vétérinaire Stéphane Lair, directeur du Centre québécois sur la santé des animaux sauvages, qui pilote les analyses sur les carcasses, le diagnostic ne fait toutefois aucun doute. « Ça reste à confirmer, mais ce n’est qu’une question de jours. Les échantillons que nous avons reçus proviennent de la péninsule gaspésienne et de la région de Percé, donc c’est certain que c’est l’île Bonaventure », fait-il valoir en entrevue au Devoir.

Ce texte est publié via notre Pôle environnement.

Il ne s’étonne d’ailleurs pas de la situation, puisque la grippe aviaire a déjà frappé plusieurs espèces d’oiseaux au Québec, dont l’urubu à tête rouge, le pygargue à tête blanche et d’autres espèces d’oiseaux de proie, mais aussi la bernache du Canada, l’oie des neiges et les eiders à duvet. Pour cette dernière espèce, qui vit en colonies sur certaines îles du Saint-Laurent, les mortalités se comptent déjà par centaines.

Les touristes qui visiteront le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les îles de la Madeleine cet été doivent d’ailleurs s’attendre à voir des carcasses d’oiseaux sur le rivage, puisque des « mortalités assez importantes » sont à prévoir, selon le Dr Lair. Cela risque d’être particulièrement vrai pour les eiders à duvet et les fous de Bassan, deux espèces qui vivent dans des colonies où les individus cohabitent très près les uns des autres. « Ce sont des maladies dépendantes de la population, donc au début, le virus se transmet rapidement. Mais après un certain temps, il y a moins d’oiseaux, donc il y a moins de contacts et l’épidémie devrait disparaître d’elle-même, en théorie. »

Le vétérinaire estime que la maladie ne devrait pas provoquer d’extinctions d’espèces au Québec. « Il y a beaucoup d’inconnu, mais si on se fie à ce qu’on a déjà observé, les populations seront en mesure de s’en remettre. Ce n’est pas nécessairement la fin des fous de Bassan au Québec, mais ça devrait entraîner une diminution de la population qui risque d’être importante. Il faudra plusieurs années pour qu’elle se rétablisse. » D’autant plus que d’autres menaces guettent ces oiseaux, dont le réchauffement climatique et le déplacement des poissons dont ils se nourrissent.

Biologiste au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, Ariane Massé estime elle aussi que « le rétablissement des populations peut être possible dans les prochaines années, même s’il est trop tôt pour le dire ». En attendant, les autorités publiques invitent les citoyens à ne pas toucher un oiseau mort ou malade. « C’est un virus qui se transmet cependant difficilement à l’humain, donc il n’y a pas de danger pour les touristes d’aller en Gaspésie ou alors de visiter l’île Bonaventure », précise Mme Massé.

Mortalité inconnue

 

La grippe aviaire de souche H5N1 qui circule actuellement en Amérique du Nord appartient à une lignée apparue en 2014 en Eurasie (le « clade 2.3.4.4 »). Celle-ci a été détectée pour la première fois sur notre continent l’automne dernier, à Terre-Neuve, chez des goélands marins, de grands migrateurs.

Cette lignée relativement nouvelle de la maladie affecte les espèces d’oiseaux sauvages de manière variable. Certaines peuvent être infectées sans symptômes — ce qui favorise la propagation —, alors que d’autres connaissent une mortalité considérable.

« Personne ne sait exactement » quels sont les taux de mortalité chez les différentes espèces d’oiseaux sauvages, avertit Andrew Lang, un spécialiste de la grippe aviaire de l’Université Memorial de Terre-Neuve. « Cette version de la maladie semble toutefois bien mieux adaptée pour se transmettre parmi les oiseaux sauvages », remarque-t-il.

Auparavant, on constatait parfois des éclosions de grippe aviaire dans des populations d’oiseaux sauvages, mais le virus s’éteignait rapidement. Selon ce qui est observé en Europe depuis l’an dernier, la nouvelle lignée circule de manière continue dans les populations sauvages. « Il n’y a que très peu de manières de protéger ces oiseaux », observe M. Lang, qui se dit « très inquiet » de la situation.

Pour l’instant, 402 cas suspects ou confirmés de grippe aviaire ont été recensés au Canada chez des oiseaux sauvages. Ailleurs dans le monde, la version actuelle de grippe aviaire provoque aussi des « inquiétudes substantielles en matière de conservation », lit-on dans un récent article de la revue Science. On y cite par exemple la mort de 10 000 grues cendrées en Israël et la disparition de 10 % d’une colonie de bernaches nonnettes de l’archipel norvégien de Svalbard à la fin de l’année dernière.

Nouvelle vague attendue

 

La grippe aviaire touche évidemment aussi les animaux d’élevage. En Amérique du Nord, elle s’est propagée chez les éleveurs au fil du printemps à la faveur des oiseaux migrateurs, qui transmettent la maladie par leurs fientes. Chez les poules, la grippe aviaire est une maladie foudroyante : elle peut tuer plus de 90 % d’un élevage en 48 heures.

« Pour l’instant, la situation est sous contrôle », souligne Marie-Hélène Jutras, une porte-parole des Éleveurs de volaille du Québec. Les sept cas confirmés dans la province ont entraîné l’euthanasie de 226 000 animaux, mais aucun nouveau cas n’a été détecté depuis un mois.

Les éleveurs de volaille s’attendent à une nouvelle vague de cas dans quelques mois, quand les oiseaux migrateurs voleront à nouveau au-dessus du Québec. « L’automne prochain, les éleveurs vont se remettre sur le pied d’alerte », prévoit Mme Jutras.

 

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