Le difficile passage vers l’électricité des petits producteurs en serre

André Mousseau dans sa serre de Sainte-Marie-Madeleine, en Montérégie
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir André Mousseau dans sa serre de Sainte-Marie-Madeleine, en Montérégie

André Mousseau est de la vieille école, mais il aime bien penser à l’avenir.

Dans sa serre de Sainte-Marie-Madeleine, en Montérégie, il tourne patiemment une manivelle afin de déplacer d’immenses tables couvertes de cactus. S’ouvre alors un passage entre les rangées de plantes grasses permettant d’accéder, à l’autre bout de la salle vitrée, à son jouet préféré : une thermopompe flambant neuve.

L’appareil, contenu dans une grande boîte métallique, est connecté à des conduites métalliques qui aspirent l’air de la serre. Il est également relié à des tuyaux d’eau qui serpentent sous le plancher de béton. Ce système électrique, qui lui permet de grandement abaisser ses émissions de GES par rapport à ce que produirait un chauffage aux énergies fossiles, est une rareté dans le milieu serricole québécois.

Ce texte est publié via notre Pôle environnement.

Chez les quelque 1000 producteurs en serre de la province, on en compte seulement une dizaine qui chauffent à l’électricité, dit M. Mousseau, qui est également le président des Producteurs en serre du Québec. Plusieurs grosses entreprises ont recours à la biomasse, au biogaz ou à la chaleur résiduelle de voisins industriels, mais l’immense majorité des petits producteurs en serre chauffent au propane, au mazout ou au gaz naturel.

« J’ai toujours dit qu’il faut être capable de chauffer nos serres à l’électricité. Malheureusement, pour les petits producteurs, la solution facile, c’est toujours le propane à l’heure actuelle », se désole M. Mousseau, un costaud gaillard à la longue barbe blanche, alors que ses employés juste à côté s’affairent à empoter des cactus.

Cet état de fait se maintient malgré la stratégie québécoise lancée en 2020 visant à doubler la production en serre en cinq ans. Cette initiative, qui s’accompagne de tarifs d’électricité préférentiels et d’aide financière pour le développement des serres, n’a pas encore suscité de virage massif vers l’électricité chez les petits producteurs, selon les gens du milieu consultés par Le Devoir.

Pour sa part, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) n’était pas en mesure de détailler combien des 108 projets acceptés dans le cadre du Programme de soutien aux entreprises serricoles (2020-2024) compteront sur de l’électricité — la ressource énergétique par excellence du Québec — pour leur chauffage.

La première thermopompe de M. Mousseau, installée en 2020, fait l’objet d’un projet expérimental visant à mieux comprendre comment utiliser la « batterie thermique » cachée 20 cm sous le plancher. Il s’agit d’un réseau de tuyaux où circule de l’eau. Quand, durant le jour, le soleil chauffe l’air de la serre à une température trop élevée, la thermopompe extrait cette chaleur et la stocke dans le plancher. La nuit, on inverse le fonctionnement de l’appareil, qui chauffe la serre grâce à la chaleur du plancher.

Une seconde thermopompe, installée en 2021, est située à l’extérieur de la serre. Elle chauffe les installations d’une manière plus traditionnelle, en extrayant de la chaleur de l’air extérieur. Avec chaque joule d’électricité, elle peut injecter trois joules de chaleur dans la serre — ce qui est considérablement plus efficace que les radiateurs électriques classiques.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le jouet préféré d’André Mousseau: une thermopompe flambant neuve

Ces systèmes coûtent cher : même avec les différentes subventions, M. Mousseau devra éponger la facture pendant cinq ans. Toutefois, par la suite, il espère économiser 10 000 $ de chauffage par année. Son système électrique a répondu dans la dernière année à 30 % des besoins ; le gaz naturel s’est chargé du reste. Avec ses équipements actuels, le producteur vétéran pense pouvoir monter la part de l’électrique à 40 %.

Selon un rapport de l’Institut de recherche et de développement en agroenvironnement paru en 2017, les serres du Québec émettent près de 70 000 tonnes d’équivalent CO2 par année pour leur chauffage, soit l’équivalent de 25 000 voitures. L’empreinte carbone d’une tomate cultivée dans une serre chauffée aux énergies fossiles peut d’ailleurs dépasser celle du même fruit importé par camion depuis le Mexique.

De l’intérêt, mais…

Chez les petits producteurs en serre, « l’intérêt est là » pour le chauffage électrique, observe Philippe Provencher, un ingénieur de la firme Gobeil Dion & Associés, de Saint-Lambert, spécialisée dans le chauffage serricole. « Les tarifs d’Hydro-Québec font en sorte qu’ils ont accès à une énergie concurrentielle par rapport au propane ou au mazout, explique-t-il. Et il y a aussi l’aspect écologie qui est vraiment important pour eux. »

À l’avenir, il y aura de plus en plus d’exemples de projets réalisés. On verra se développer une façon de faire qui va bien fonctionner et qui ne sera pas trop chère.

Malgré cela, M. Provencher admet que sa firme n’accompagne que très peu de clients dans une conversion vers l’électrique qui aboutit. Même s’il y a des économies au bout du parcours, il faut que les producteurs aient les « reins solides » pour les investissements initiaux, souligne-t-il. Et les petits serristes qui ne cultivent pas toute l’année ont besoin de plus de temps pour rembourser leurs emprunts.

Frédéric Jobin-Lawler, copropriétaire de l’Abri végétal, qui fait pousser des légumes biologiques en serre à Compton, en Estrie, compte parmi les rares producteurs qui sont en train de passer à l’électricité.

Son projet de conversion prend du temps à se concrétiser, notamment parce que sa ferme n’était pas reliée au réseau d’électricité triphasé, nécessaire pour obtenir une grande puissance. « Notre objectif, c’est de chauffer à l’électricité dès l’hiver prochain, dit M. Jobin-Lawler au téléphone. On nous a dit que nous devrions être connectés au réseau triphasé en octobre 2022, alors que nous avons fait la demande il y a plus d’un an. »

Le producteur s’est aussi heurté à des difficultés pour trouver un entrepreneur disponible et capable de faire l’installation de son nouveau système de chauffage, qui devrait répondre à 80 % de ses besoins.

Outre l’expertise technique qui manque, la sécurité d’approvisionnement est un autre frein majeur à l’adoption du chauffage électrique, déplore M. Mousseau. « Moi, là, ici, si je ne chauffe pas pendant une demi-heure, en plein hiver, tout crève », dit-il au milieu des cactus. Même si les producteurs en serre disposent toujours de systèmes de rechange, Hydro-Québec doit les rassurer et leur garantir un courant à bon prix et à long terme, selon lui.

Même si le virage des petits serristes vers l’électrique prend du temps à se réaliser, l’ingénieur Philippe Provencher croit que le Québec est sur le bon chemin. « Ça ne sera pas un boom, ça va se faire graduellement. C’est plus simple d’installer de l’électrique dans les nouvelles installations. À l’avenir, il y aura de plus en plus d’exemples de projets réalisés. On verra se développer une façon de faire qui va bien fonctionner et qui ne sera pas trop chère. »

Pour les producteurs en serre, adopter les thermopompes électriques pourrait comporter un avantage insoupçonné : elles permettent non seulement de chauffer la serre en hiver, mais aussi de la refroidir en été lors de nuits trop chaudes. Ce risque de surchauffe, qui guette surtout les producteurs de tomates et de poivrons, devrait d’ailleurs s’accroître dans les prochaines décennies avec le réchauffement du climat.



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