Des parcs nationaux menacés par les cerfs de Virginie

La chasse de contrôle des populations de cerfs de Virginie peut susciter la controverse, comme on l’a vu à Longueuil.
Alexandre Shields La chasse de contrôle des populations de cerfs de Virginie peut susciter la controverse, comme on l’a vu à Longueuil.

Même si elle est au fait depuis plusieurs années des effets négatifs des surpopulations de cerfs de Virginie sur les écosystèmes des parcs nationaux du Mont-Saint-Bruno et des Îles-de-Boucherville, la SEPAQ n’a toujours pas de stratégie de contrôle des cervidés. L’abattage de cerfs a déjà été évoqué, selon les informations obtenues par Le Devoir, mais la saga de Longueuil aurait bouleversé les plans de la société d’État.

Selon les données fournies par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), on comptait en 2021 un total de 161 cerfs de Virginie dans le parc national du Mont-Saint-Bruno, soit une densité trois fois plus élevée que la capacité de l’écosystème. Dans le cas du parc national des Îles-de-Boucherville, on comptait 299 cerfs, soit six fois la densité souhaitable.

Concrètement, on compte au moins une centaine de cerfs de Virginie de trop dans le parc national du Mont-Saint-Bruno et plus de 250 de trop dans celui des Îles-de-Boucherville. Et dans les deux cas, le cheptel a augmenté de façon importante au cours des dernières années.

La Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ) est d’ailleurs bien au fait de la surpopulation et de ses effets, et ce, « depuis plusieurs années », admet le directeur des deux parcs, Cédric Landuydt. « Il va falloir intervenir » dans un horizon « moyennement rapproché », ajoute-t-il, sans plus de précision.

M. Landuydt n’est pas en mesure de s’avancer sur la solution qui pourrait être mise en œuvre pour s’attaquer au problème. Il s’en remet pour cela à une éventuelle « recommandation » provenant d’un « comité » régional comprenant la SEPAQ, le MFFP et d’autres intervenants. « On discute, on regarde et on avance pour nous permettre de voir de quelle façon nous allons pouvoir résoudre cette problématique régionale », fait-il valoir, en invitant Le Devoir à communiquer avec le MFFP, qui coordonne le comité.

250
C’est le nombre approximatif de cerfs de Virginie de trop dans le parc national des Îles-de-Boucherville.

Le ministère affirme pourtant que la responsabilité d’agir dans ce dossier revient à la SEPAQ. « Si vous voulez en savoir davantage sur le moyen qui sera utilisé pour la gestion de cerfs dans les parcs nationaux, vous pouvez communiquer avec la SEPAQ, qui est responsable de la gestion adaptative des écosystèmes dans les parcs nationaux, dans laquelle s’inscrit le contrôle d’une espèce nuisible ou surabondante », explique le MFFP par courriel. Le ministère souligne aussi qu’il « préconise » la chasse contrôlée, comme celle prévue au parc Michel-Chartrand de Longueuil, comme moyen de gestion des cerfs de Virginie. « Cette forme de chasse est sécuritaire, car elle permet un contrôle de tous les paramètres. La chasse contrôlée est reconnue pour son efficacité et est utilisée dans nombreux États et provinces de l’Amérique du Nord », précise-t-on.

Saga de Longueuil

Après la saga des cerfs de Longueuil, est-ce que la SEPAQ redoute de se lancer dans un projet d’abattage de cerfs dans les deux parcs nationaux ? « Peu importe la décision, on veut s’assurer que c’est la bonne décision. Est-ce que l’acceptabilité sociale fait partie de la solution ? Oui. Mais ça ne veut pas dire qu’il faut agir. Il faut agir prudemment et avec la bonne méthode », répond Cédric Landuydt.

Le Devoir a obtenu copie d’une présentation d’experts du MFFP au parc national du Mont-Saint-Bruno, en juin 2017, qui évoquait déjà directement la pertinence de mener une « chasse contrôlée ». Par courriel, la SEPAQ affirme cependant qu’elle n’a jamais formulé de demande de permis de gestion de la faune au MFFP pour les parcs nationaux du Mont-Saint-Bruno et des Îles-de-Boucherville.

Malgré une demande d’accès à l’information, la société d’État a par ailleurs refusé de transmettre les courriels ou les documents qui font référence à la gestion des cerfs de Virginie ou à un éventuel projet de chasse contrôlée. La SEPAQ a seulement transmis à nouveau, dans sa réponse, les courriels de réponses aux questions du Devoir, envoyés en décembre.

Chasse contrôlée

L’ancienne conseillère municipale de Saint-Bruno-de-Montarville, Marilou Alarie, assure pour sa part que l’idée de mener une chasse contrôlée a clairement été évoquée dans le cas des deux parcs nationaux. Une première intervention devait même être menée au parc national des Îles-de-Boucherville en 2021, en raison des retombées de l’importante surpopulation de cerfs. Une personne qui a pris part à des rencontres au sujet de la gestion des deux parcs a elle aussi indiqué que la chasse contrôlée a été clairement évoquée comme méthode de contrôle.

Selon Mme Alarie, le tollé soulevé par le projet d’abattage de cerfs au parc Michel-Chartrand, à Longueuil, aurait bousculé les plans de la SEPAQ. Dans le cas de Longueuil, la Ville prévoit tuer une soixantaine de cerfs, alors qu’il faudrait en abattre environ 350 dans les parcs du Mont-Saint-Bruno et des Îles-de-Boucherville. À titre de comparaison, 48 424 cerfs ont été tués au Québec en 2020, dans le cadre de la chasse sportive. Entre 2015 et 2020, ce sont plus de 300 000 cerfs de Virginie qui ont été tués dans la province.

En l’absence de contrôle des populations de cerfs par la chasse ou la prédation, ceux-ci peuvent représenter une sérieuse menace sur les écosystèmes. « Lorsque les cerfs sont surabondants, ils mettent en péril la biodiversité de la faune et de la flore des écosystèmes par leur broutage excessif de la végétation », fait valoir le MFFP. Les plantes, arbustes et arbres, qui servent aussi d’habitat à d’autres espèces fauniques, « peuvent difficilement se régénérer à la suite du broutage excessif effectué par les cerfs ».

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