L’industrie sous la loupe du CIRAIG

Pierre Vallée et Jean-Benoît Nadeau Collaboration spéciale
Un kilowattheure ontarien dégage 15 fois plus de gaz à effet de serre qu’un kilowattheure québécois, produit presque à 100% de sources renouvelables.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Un kilowattheure ontarien dégage 15 fois plus de gaz à effet de serre qu’un kilowattheure québécois, produit presque à 100% de sources renouvelables.

Ce texte fait partie du cahier spécial Les 20 ans du CIRAIG

Le Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG) se fait régulièrement mandater par des partenaires industriels pour analyser le cycle de vie de leurs produits ou de leurs services. Voici quelques-uns des récents résultats.


HYDRO-QUÉBEC, OU LA VALEUR D’UN KILOWATTHEURE

 

Quoi de plus ésotérique qu’un « kilowattheure » ? C’est le sempiternel problème d’Hydro-Québec quand elle veut faire valoir les vertus environnementales de son seul produit, qu’elle vend à des millions de clients et exporte dans tout le nord-est du continent. D’où la nécessité de se tourner vers le CIRAIG pour comparer son électricité à celle des filières des provinces et des États voisins.

« Il n’y a pas d’outil parfait pour mesurer l’empreinte environnementale. Les analyses du cycle de vie [ACV] proposent une vision globale », explique Christian Turpin, conseiller à la performance environnementale chez Hydro-Québec.

Or, quand on fait la comparaison sur la base des émissions de gaz à effet de serre (GES), l’hydroélectricité fait très bonne figure. Car une ACV considère tout : de la première pelletée de terre au transport de la facture au client en passant par la construction du barrage et des lignes, répartis sur l’ensemble de la durée de vie d’un barrage, estimée sur la durée de vie de l’installation. « L’étude tient même compte de l’ennoiement des réservoirs, qui émettent beaucoup de CO2 sur les dix premières années environ. D’où le fait que les centrales avec réservoir émettent plus de CO2 que les centrales au fil de l’eau. »

Christian Turpin explique qu’Hydro-Québec a beaucoup travaillé pour raffiner les données de cette étude, qui remonte à 2014. « Nous nous apprêtons à publier un papier qui montre que notre moyenne serait un peu plus élevée que lors de la première étude. » Mais attention : avant de conclure que l’hydroélectricité produit plus de GES qu’on le prétend, il faut aussi comparer les réseaux, ce que l’étude appelle le « bouquet énergétique ». L’éolien, renouvelable mais intermittent, est toujours utilisé en combinaison avec d’autres formes d’énergie. « Un réseau s’approvisionne à diverses sources. Personne ne recharge sa voiture électrique à partir d’une seule centrale », illustre Christian Turpin.

C’est ici que l’avantage hydro-québécois ressort nettement. Par exemple, l’Ontario fait intervenir le nucléaire, le charbon, l’hydroélectricité et le gaz naturel. Un kilowattheure ontarien dégage donc 15 fois plus de GES qu’un kilowattheure québécois, produit presque à 100 % de sources renouvelables.

« Nous sommes très rigoureux dans nos propres évaluations, mais il est bon d’être évalué à l’externe. On est très chanceux d’avoir, au Québec, le CIRAIG, qui est une autorité mondiale en la matière. »

Jean-Benoît Nadeau


OPTEL: PLUS DURABLE, PLUS RENTABLE

   

Nous voulions que notre plateforme technologique de traçabilité soit en mesure de permettre à nos clients de bien visualiser l’impact de leurs activités sur l’environnement, dit Florent Bouguin, vice-président et chef de la technologie chez Optel. Nous avons alors fait appel au CIRAIG pour son expertise en matière d’empreinte carbone. Nous avons ainsi pu intégrer à notre plateforme des algorithmes capables de mesurer à chaque étape du cycle de vie d’un produit son empreinte carbone. »

Fondée il y a une trentaine d’années, Optel est aujourd’hui l’un des principaux fournisseurs mondiaux de systèmes de traçabilité. L’entreprise met à la disposition de ses clients une plateforme technologique qui capture et analyse des données tout au long du cycle de vie d’un produit. « Dans le cas d’une batterie, explique M. Bouguin, on commence à la mine et l’on suit le produit à chaque étape de sa conception et de son usage, et ce, jusqu’à la fin de sa vie, donc au moment du recyclage. »

Les données recueillies assurent à l’entreprise qu’elle est en conformité avec les diverses réglementations gouvernementales en vigueur, tout en lui permettant d’améliorer son efficacité opérationnelle puisqu’elle peut savoir exactement à quelle étape elle doit adapter son processus.

Le nerf de la guerre

 

Grâce à l’intégration des données fournies par le CIRAIG, la plateforme d’Optel permet désormais à une entreprise non seulement de connaître avec précision l’empreinte carbone de son produit et de ses procédés, mais aussi de savoir à quelle étape l’empreinte est la plus élevée. Cela lui permet de corriger le tir exactement là où le bât blesse.

« En mettant en place les correctifs appropriés, ajoute Florent Bouguin, l’entreprise gagne souvent en efficacité, ce qui augmente en fin de compte sa rentabilité. »

L’un de ses clients, une entreprise minière dont la flotte de camions fonctionnait à l’essence, a eu l’idée d’intégrer quelques camions hybrides, illustre-t-il. « Notre plateforme a permis de mesurer la réduction de l’empreinte carbone obtenue grâce aux camions hybrides, mais elle a aussi révélé que leur usage augmentait la rentabilité. Ce qui a par la suite justifié un investissement plus important dans le transport hybride. »

Cet outil technologique, M. Bouguin le juge essentiel dans une économie qui se veut carboneutre d’ici le milieu du siècle. Alors, sent-il présentement un engouement de la part de l’industrie pour cette mesure de l’empreinte carbone ?

« Nous n’avons pas encore atteint le point de bascule, que l’on situe au moment où 20 % des utilisateurs adoptent une nouvelle technologie, admet-il. La mesure de l’empreinte carbone apparaît aux yeux de l’industrie comme une mesure environnementale valable, mais peu nombreux sont ceux qui font déjà le lien entre la réduction de l’empreinte carbone et les gains d’efficacité et, par conséquent, de rentabilité. Le nerf de la guerre, c’est d’établir ce lien. »

Pierre Vallée


À RECYC-QUÉBEC, ON NE S’EN « SAC » PAS

À compter de septembre 2022, la ville de Montréal bannira tous les sacs de plastique jetables, quels qu’ils soient. Cette nouvelle politique découle en droite ligne de l’analyse du cycle de vie (ACV) des sacs d’emplettes au Québec, que le CIRAIG a produit pour Recyc-Québec en 2017.

« Ce genre d’études est un outil d’aide à la décision. Le résultat est objectif et scientifique. Ça nous permet d’orienter nos recommandations aux villes, aux entreprises et aux citoyens », explique Sophie Langlois-Blouin, vice-présidente, performance des opérations chez Recyc-Québec.

Première conclusion de l’étude : mieux vaut ne pas utiliser de sac. Si vous n’avez pas le choix, l’idéal est un sac réutilisable, mais à condition de le réutiliser au moins 35 à 70 fois. Et si vous avez absolument besoin d’un sac à usage unique, vous devriez opter pour… un sac en plastique ! Car même si ça ne tombe pas immédiatement sous le sens, l’analyse du cycle de vie le démontre : la production des sacs en papier est très énergivore, alors que 78 % des sacs en plastique sont réutilisés au moins une fois.

35 à 70
C’est le nombre de fois qu’un sac réutilisable devrait être réutilisé.

Recyc-Québec, qui a commandé de nombreuses études du genre, comme pour les tasses réutilisables, les gobelets à café et bientôt les masques à usage unique, encourage toutes les entreprises à faire de même pour leurs procédés ou leurs nouveaux produits.

« Ce genre d’études est un bon investissement, et le Fonds d’action québécois pour le développement durable les subventionne, dit Sophie Langlois-Blouin. Plus il y a d’entreprises et de citoyens qui rament dans le même sens, plus on avance. »

Jean-Benoît Nadeau

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