Jacques Brodeur, général de la lutte biologique

Jean-François Venne
Collaboration spéciale
Le biologiste Jacques Brodeur dans son laboratoire à l’Institut de recherche en biologie végétale
Anne Audy Le biologiste Jacques Brodeur dans son laboratoire à l’Institut de recherche en biologie végétale

Ce texte fait partie du cahier spécial Les prix de l'Acfas

Globalement, la quantité de pesticides de synthèse vendue au Québec a peu varié depuis 15 ans, selon un bilan du ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques publié en juin dernier. Les ventes de glyphosate — classé « cancérigène probable » par l’Organisation mondiale de la santé en 2015 — ont même augmenté sans cesse entre 1992 et 2019.

Si elle ne suffit pas pour l’instant à remplacer tous les pesticides de synthèse, la lutte biologique constitue une option intéressante dans certains cas. « Cette méthode vise à utiliser des organismes vivants, tels des parasites, des prédateurs et des agents pathogènes comme des bactéries ou des champignons, pour attaquer une population d’organismes indésirables sans provoquer les effets négatifs des pesticides », indique Jacques Brodeur, professeur au Département de sciences biologiques de l’Université de Montréal et titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en lutte biologique.

Une méthode éprouvée

 

Cette approche pose deux défis : trouver un guerrier naturel efficace contre l’espèce nuisible, mais surtout s’assurer qu’il ne devienne pas à son tour un problème. Un cas emblématique s’est produit à Hawaï au XIXe siècle. Pour lutter contre les rats qui ravageaient leurs champs de canne à sucre, des producteurs y ont introduit la mangouste de Java. Mauvaise idée. Les rats sortent la nuit, alors que les mangoustes chassent le jour. Elles ont donc plutôt jeté leur dévolu sur des populations d’oiseaux nichant au sol, qu’elles ont décimées.

Heureusement, les méthodes se sont raffinées depuis et les règles se sont resserrées. « Il est devenu très difficile d’introduire des espèces exotiques en Amérique, avec raison, note Jacques Brodeur, qui vient de remporter ​le prix Acfas Michel-Jurdant pour les sciences de l’environnement. Nous devons démontrer clairement aux organismes réglementaires que cette espèce agira spécifiquement sur le problème que l’on veut résoudre. »

[Le fort lobby des pesticides de synthèse] demeure le plus grand frein à l’adoption de méthodes plus naturelles

 

La lutte biologique a prouvé son efficacité dans maintes situations. Par exemple, dans les serres maraîchères, plusieurs insectes sont utilisés pour combattre les pucerons, alors que des champignons et des bactéries attaquent des insectes nuisibles. « Ça aide à préserver la santé des travailleurs, car appliquer des pesticides dans des milieux fermés présente des risques, avance Jacques Brodeur. Cela permet aussi de produire des légumes sans résidus de pesticides. »

Rencontre marquante

 

Ce passionné de la nature a fait en 1984 un baccalauréat à l’Université du Québec à Rimouski, qui l’avait séduit avec son programme phare en biologie marine et océanographie. Il y a fait une rencontre qui a changé le cours de sa vie, lorsque Jeremy McNeil, un éminent biologiste, est venu y présenter une conférence sur les insectes. « Je suis rapidement devenu un fervent amateur de l’entomologie, de l’écologie des insectes et du contrôle des insectes nuisibles », se rappelle-t-il. Jeremy McNeil est par la suite devenu son directeur de thèse.

Jacques Brodeur a depuis lors imprimé sa propre empreinte dans ce domaine. Il a généré de nouvelles connaissances au sujet des interactions complexes entre les plantes, les ravageurs des cultures et leurs ennemis naturels. Elles ont servi à ouvrir des avenues novatrices dans le contrôle naturel des populations nuisibles. « J’ai toujours voulu combiner la recherche fondamentale et la recherche appliquée, notamment pour développer des solutions de rechange efficaces aux pesticides de synthèse », ajoute-t-il.

Présent sur plusieurs fronts

 

Parmi les réalisations dont il est le plus fier, il cite sa contribution au combat contre les pesticides de synthèse utilisés à des fins esthétiques. Ces efforts ont mené à l’adoption au Québec en 2003 du Code de gestion des pesticides, qui interdit leur usage en milieu urbain. À l’époque, le cas d’un enfant de dix ans de L’Île-Bizard atteint d’un cancer lié à un herbicide employé couramment sur les terrains de golf et les pelouses de ce quartier avaient grandement sensibilisé la population à ce problème.

Dans les années 2000, ses recherches ont également calmé la panique qui gagnait les producteurs de soya aux prises avec l’explosion de pucerons du soya, un ravageur venu d’Asie. En démontrant que les prédateurs déjà présents au Québec suffiraient à réguler ces populations de pucerons, il a évité l’utilisation massive et récurrente de pesticides. En plus des gains sanitaires et environnementaux, cela a généré d’importantes économies dans cette industrie.

« La lutte biologique offre des solutions efficaces, que l’on doit faire connaître aux producteurs, conclut le chercheur. Dans cet effort de sensibilisation et d’éducation, nous nous heurtons toutefois au très fort lobby des pesticides de synthèse. Ça demeure le plus grand frein à l’adoption de méthodes plus naturelles », conclut-il.

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