La hausse des taux, plus risquée pour certains

«L’économie est en surchauffe», a martelé le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem.
Photo: Patrick Doyle La Presse canadienne «L’économie est en surchauffe», a martelé le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem.

La hausse des taux d’intérêt risque de faire mal à ceux qui se sont lourdement endettés les derniers temps pour s’offrir la maison de leur rêve, constate la Banque du Canada. Mais elle les haussera quand même. Et peut-être même encore un peu plus qu’elle ne le pensait au départ.

Au moment de commencer à vraiment accélérer le relèvement de ses taux d’intérêt, ce printemps, la Banque du Canada a promis de porter une attention particulière aux répercussions que cela pourrait avoir sur les ménages canadiens, que l’on sait lourdement endettés. Sa revue annuelle du système financier est venue, jeudi, dresser un premier portrait d’ensemble de la situation.

Bonne nouvelle, y rapporte-t-on. La richesse moyenne des ménages au Canada a paradoxalement augmenté de 230 000 $ durant cette crise économique pas comme les autres provoquée par la pandémie de COVID-19 et les mesures déployées pour la combattre.

La majorité de cet enrichissement (153 000 $) est attribuable à l’augmentation de la valeur des logements de presque 25 % en un an et de plus du double depuis avril 2020. Un autre gros morceau (74 000 $) est venu de la hausse des valeurs boursières qui, malgré leur récent recul, restent supérieures d’environ 15 % à ce qu’elles étaient avant la pandémie. Et puis, il y a tous ces programmes d’aide financière des gouvernements durant les jours les plus sombres de la crise et tout cet argent qu’on a épargné parce qu’on ne faisait plus l’aller-retour entre la maison et le bureau, qu’on ne sortait plus au restaurant ou qu’on ne voyageait plus à l’étranger, et qui ont permis de regarnir nos bas de laine (19 000 $).

Oui, bon ! Tout cela est aussi venu, pour certains, avec un nouvel endettement hypothécaire, mais cela ne vient réduire l’enrichissement moyen en deux ans que d’un peu moins de 17 000 $ par ménage.

Mais voilà, « pour évaluer la vulnérabilité des ménages, il ne suffit pas de s’arrêter aux chiffres moyens de leurs bilans », admet la Banque du Canada. En fait, l’accroissement du patrimoine dont elle parle « masque d’importantes variations dans la distribution et la composition des bilans des ménages ».

De maisons, d’actions et d’épargne

On pourrait, par exemple, commencer par les effets de l’inflation qu’elle doit combattre. Alors qu’un peu plus de la moitié (56 %) des 20 % des Canadiens les plus riches rapportent que la hausse des prix a « un peu » ou « beaucoup » influé sur leur capacité à assumer leurs dépenses, cette proportion grimpe à 85 % pour le cinquième des plus pauvres, rapportait jeudi Statistique Canada.

L’augmentation de la valeur des logements n’a pu profiter, également, qu’à ceux qui étaient propriétaires, ce qui est le cas d’un peu moins des deux tiers (63 %) des ménages canadiens, a rappelé jeudi la Banque du Canada. Chez ces propriétaires, 44 % ont fini de payer leur maison et se moquent bien de la hausse des taux d’intérêt. Quant aux autres propriétaires, plus de 70 % ont pris des taux fixes qui leur laissent un peu de temps pour voir venir, ce qui laisse 10 % de ménages canadiens avec une hypothèque à taux variable.

85 %
C’est le pourcentage du cinquième des Canadiens les plus pauvres qui rapportent que la hausse des prix a «un peu» ou «beaucoup» influé sur leur capacité à assumer leurs dépenses.

Or, avec les faibles taux d’intérêt et l’escalade du prix des maisons, on a vu, les derniers mois, de plus en plus de ménages prêts à s’endetter lourdement à l’aide d’hypothèques à taux variables afin de s’offrir le logement qu’ils convoitaient. Habituellement de 15 % à 20 %, la proportion de nouveaux prêts hypothécaires dont la valeur dépassait 450 % du revenu des ménages approchait les 27 % aux dernières nouvelles. Fait rare autrefois, de tels ratios d’endettement s’accompagnent aussi de plus en plus souvent de taux d’intérêt variables (18 %) et viennent même avec une période d’amortissement dépassant les 25 ans (15 %).

56 %
C’est le pourcentage du 20 % des Canadiens les plus riches qui rapportent que la hausse des prix a « un peu » ou « beaucoup » influé sur leur capacité à assumer leurs dépenses.

Attention, danger

Si les économistes ont raison de penser que la hausse totale des taux d’intérêt sera d’environ 2,5 points de pourcentage au Canada, tous ceux qui ont négocié leur hypothèque au cours des deux dernières années feront, tôt ou tard, face à des augmentations moyennes de leurs versements de 300 $ par mois, pour ceux qui étaient à taux fixe, mais de plus de 1000 $ pour les plus endettés qui étaient à taux variable, estime la banque centrale.

S’il fallait que les ménages les plus vulnérables essuient au même moment des pertes de revenus et qu’ils voient leur pouvoir d’emprunt diminuer à cause de la baisse marquée de la valeur de leur maison, leur situation financière deviendrait vraiment très compliquée, observe candidement la Banque du Canada. On ne sait pas encore où s’arrêtera le récent tassement du marché immobilier, dit-elle. Mais chose certaine, de plus en plus de voix évoquent la perspective d’une récession économique causée notamment par le relèvement accéléré des taux d’intérêt par les banques centrales.

« Si de nombreux ménages se retrouvaient dans cette situation, il pourrait y avoir de vastes implications pour l’économie et le système financier, a prévenu jeudi le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem. Ce n’est toutefois pas ce que nous prévoyons. Notre objectif est un atterrissage en douceur de l’économie et un retour de l’inflation à la cible de 2 %. »

Et pour ce faire, la banque centrale devra ramener « rapidement » son taux directeur — qui est actuellement à 1,5 % — dans la zone où il cessera de stimuler la croissance et qu’elle situe dans une fourchette allant de 2 % à 3 %. Et même « possiblement au-dessus », a averti Tiff Macklem.

« L’économie est en surchauffe », a martelé le gouverneur. « Elle peut soutenir des taux d’intérêt plus élevés. Elle a besoin de taux d’intérêt plus élevés. [Mais] ce sera délicat et cela viendra avec des risques. »

 

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