Un budget d’après-COVID «responsable» face à l’incertitude

La ministre des Finances, Chrystia Freeland, lors du dépôt de son second budget, vendredi
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne La ministre des Finances, Chrystia Freeland, lors du dépôt de son second budget, vendredi

Aide à la propriété et au logement, remboursement de frais dentaires : le gouvernement Trudeau souhaite rendre la vie des Canadiens « plus abordable » avec son premier budget de l’après-pandémie, concrétisant non seulement des promesses électorales libérales, mais également néodémocrates. Le document de 328 pages, dévoilé jeudi, n’a toutefois pas ravi les conservateurs et les bloquistes.

La ministre des Finances, Chrystia Freeland, qui signe son second budget, dit avoir usé de grande prudence dans un contexte de grande incertitude économique mondiale causée par la guerre en Ukraine. « Maintenant que la crise économique de la COVID est passée, c’est le temps d’une approche responsable », a affirmé la vice-première ministre du Canada jeudi.

Les programmes d’aide pandémique prendront fin le 7 mai, ce qui fera économiser au gouvernement fédéral quelque 60 milliards de dollars, soit le coût de la « police d’assurance » pour les confinements en 2021-2022. En plus, la situation économique meilleure que prévu confère une marge de manœuvre plus importante cette année (14 milliards supplémentaires).

Cela réduit les déficits attendus sans toutefois permettre un retour à l’équilibre budgétaire au Canada avant 2027.

Grâce à son entente conclue il y a deux semaines avec le Nouveau Parti démocratique (NPD), le gouvernement Trudeau s’est assuré de rester à la tête du gouvernement du Canada jusqu’en 2025, même s’il a été élu en septembre avec un mandat minoritaire.

Le budget fédéral 2022 en vidéo

Le Parti conservateur du Canada a déploré un « premier budget NPD de l’histoire » : trop dépensier et « irresponsable ». L’opposition officielle considère que les finances publiques ne sont toujours pas maîtrisées, que le gouvernement instaure trop de nouvelles taxes et qu’il ne répond pas adéquatement à la crise du logement. « Ce que nous verrons, ce sera la hausse des prix », se désole la cheffe par intérim, Candice Bergen.

« C’est une gifle au Québec », scande pour sa part le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, qui accuse le gouvernement fédéral de s’ingérer dans les compétences provinciales. Il trouve toutefois le nouveau budget bien mince par rapport à celui présenté avant la campagne électorale. « S’il n’y avait pas le déficit […], il aurait l’air d’un budget conservateur. » Le Bloc aurait voulu y voir une augmentation des transferts en santé aux provinces, une augmentation de la pension de la sécurité de la vieillesse pour les aînés dès 65 ans, notamment. Il votera contre.

« Nous allons faire beaucoup plus de choses dans les trois prochains budgets », a annoncé la ministre Freeland, au sujet de promesses électorales absentes du document présenté jeudi. Il n’y a, par exemple, aucune trace des milliards promis pour l’embauche de médecins ou la formation de préposés aux bénéficiaires. Les dépenses militaires du Canada, bien qu’augmentées de six milliards sur cinq ans, ne sont pas suffisantes pour atteindre l’objectif de 2 % du PIB fixé par l’OTAN. À terme, ce seuil oscillera plutôt dans les 1,5 %.

Budget rouge orange

 

Comme convenu avec les néodémocrates, le gouvernement libéral met dès cette année de l’argent pour mettre sur pied un programme dentaire destiné dans un premier temps aux enfants de familles dont le revenu annuel est inférieur à 90 000 $. Le gouvernement doit toujours annoncer par quel mécanisme ces familles pourront avoir droit au programme, chiffré à 5,3 milliards sur cinq ans.

Une partie de ce financement pourra être tirée de la hausse d’impôt pour les banques et les compagnies d’assurances, d’un point et demi de pourcentage, une autre mesure négociée avec le NPD. Ces institutions financières devront aussi payer une partie de la facture de la relance postpandémie, par un impôt ponctuel de 15 % de leur revenu supérieur au milliard de dollars. Or, le gouvernement ne prévoit récupérer que 6 milliards en 4 ans avec ces mesures, moins que les 10,5 milliards promis lors de la campagne électorale.

« Il y a des entreprises qui ont fait des profits astronomiques pendant la pandémie. Ce qu’on va chercher, ce ne sont pas des sommes colossales. Ça reste assez modeste par rapport à ce qui a été amassé pendant la pandémie », commente Guillaume Hébert, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).

Nouveaux logements

 

Le gouvernement Trudeau profite de cette relative stabilité au pouvoir pour mettre en œuvre l’une de ses principales promesses électorales, soit la création d’un compte d’épargne libre d’impôt pour l’achat d’une première propriété (CELIAPP), dès 2023. Il permettra aux Canadiens d’économiser de l’impôt tout en mettant de l’argent de côté pour acquérir une première propriété. Coût du CELIAPP : 725 millions sur 5 ans.

Le gouvernement libéral promet d’accélérer les mises en chantier, en conférant 4 milliards à la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) pour créer quelque 100 000 logements partout au pays au cours des cinq prochaines années.

Pour remplir sa promesse de devenir carboneutre en 2050 tout en favorisant la croissance économique, Ottawa met le paquet pour attirer l’investissement privé. Il lance deux fonds indépendants du gouvernement ayant pour but de « partager les risques » entre le public et le privé. Un fonds de croissance du Canada recevra 15 milliards de dollars, avec pour mission d’aller chercher au moins le triple de cet investissement privé sur cinq ans, surtout pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES). Une Agence canadienne d’innovation et d’investissement sera créée, avec un budget d’un milliard sur cinq ans, pour le financement de la recherche de nouvelles technologies.

« Le chemin de la réconciliation »

La ministre Freeland entend bonifier le crédit d’impôt remboursable pour les controversées technologies de captage et de séquestration du dioxyde de carbone (CO2). Ce crédit entraînera des dépenses additionnelles de 2,6 milliards sur cinq ans, puis de 1,5 milliard par année, jusqu’en 2030.

Plus de 10 milliards de dollars supplémentaires seront consacrés à « avancer sur le chemin de la réconciliation » avec les peuples autochtones. Cela inclut 133 millions de dollars dès cette année pour permettre aux communautés « de localiser et de commémorer les lieux de sépulture dans les anciens pensionnats », notamment. Une première enveloppe similaire de 27 millions promise lors du budget de 2019 avait mystérieusement disparu des radars avant de réapparaître deux ans plus tard, au lendemain de la découverte de tombes non marquées à Kamloops, en Colombie-Britannique.
 


Une version précédente de ce texte indiquait que le CELIAPP permettrait aux Canadiens de 40 ans et moins d’économiser de l’impôt tout en mettant de l’argent de côté pour acquérir une première propriété. Toutefois, il permettra plutôt à tous les Canadiens de le faire. Nous avons corrigé l’erreur. Nos excuses.

 



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