Les offensives actionnariales contre les entreprises sont en hausse au Canada

Leïla Jolin-Dahel
Collaboration spéciale
Des manifestants pour le climat étaient rassemblés, en novembre 2019, devant la Cour suprême de New York, où la pétrolière ExxonMobil était accusée d’avoir minimisé les risques financiers liés aux changements climatiques.
Don Emmert Archives Agence France-Presse Des manifestants pour le climat étaient rassemblés, en novembre 2019, devant la Cour suprême de New York, où la pétrolière ExxonMobil était accusée d’avoir minimisé les risques financiers liés aux changements climatiques.

Ce texte fait partie du cahier spécial Le droit au Québec

Face à la hausse d’offensives actionnariales de la part d’activistes au Canada, des experts recommandent aux entreprises de faire preuve de proactivité dans leur gouvernance.

Une campagne actionnariale signifie que des actionnaires d’une entreprise tentent de faire entendre des revendications à la direction et à son conseil d’administration. Si certaines d’entre elles ont le but d’attirer l’attention sur les enjeux du climat ou des droits de la personne, d’autres, en revanche, visent avant tout une meilleure rentabilité.

« Ce type de campagne, c’est une façon à peu de frais d’avoir une influence importante et de générer des rendements pour nos investisseurs », explique Sébastien Roy, associé au cabinet Davies. Une tendance à la hausse au Canada, constate-t-il. « On a peut-être été isolés de ces campagnes au Canada, et surtout au Québec. Mais, on peut indéniablement dire que les activistes sont bel et bien arrivés », observe-t-il.

116
C’est le nombre de campagnes de ventes à découvert activistes qui ont eu lieu au Canada entre 2010 et 2020, selon un rapport des Autorités canadiennes en valeurs mobilières (ACVM).

Mais qui sont les instigateurs de telles offensives actionnariales ? « Ce sont notamment des actionnaires de fonds d’investissement spéculatifs ou de fonds de couverture. Ils vont utiliser cette technique pour faire entendre leur voix auprès de la direction »,résume Yvan Tchotourian, professeur à la faculté de droit de l’Université Laval. Il précise que les initiatives de ce type sont rarement l’œuvre d’actionnaires traditionnels. « Ça demande de l’expertise », ajoute-t-il.

De la rentabilité, mais pas que

 

Le professeur distingue deux types de campagnes actionnariales. Si certaines visent à générer une certaine rentabilité, d’autres, plus « soft », dit-il, veulent attirer l’attention des dirigeants sur des enjeux climatiques ou des droits de la personne. « Vous ne cherchez pas forcément à déstabiliser l’entreprise, mais à vous faire entendre par la direction, par le conseil. Et vous avez envie qu’ils prennent des mesures, orientent leur stratégie sur les sujets que vous défendez », illustre-t-il.

De son côté, M. Roy cite l’exemple de l’offensive actionnariale d’Engine No. 1, qui a forcé la pétrolière américaine ExxonMobil à intégrer de nouveaux membres favorables à la cause climatique à son conseil d’administration. « Les facteurs ESG [environnementaux, sociaux et de gouvernance] sont de plus en plus discutés et peuvent même être le fer de lance d’une campagne d’activistes », observe-t-il.

Il estime que des entreprises auraient avantage à prendre en considération les changements climatiques, dans le but de développer de nouvelles perspectives d’investissements. « C’est aussi bon pour le rendement des actionnaires », dit-il.

De lourdes conséquences

 

En plus d’entraîner le remaniement d’un conseil d’administration et de forcer une organisation à réaligner ses priorités, des offensives actionnariales peuvent aussi avoir pour effet de faire chuter le cours de l’action. Et cela passe de plus en plus souvent par des ventes à découvert, pratique qui consiste, pour un investisseur, à vendre un titre qu’il ne possède pas. Il le fait en général dans le but de révéler de mauvaises pratiques de gouvernance, des stratégies commerciales non viables ou des fraudes flagrantes, et contribuer ainsi à rehausser l’efficacité des marchés financiers, à corriger des cours boursiers parfois gonflés à tort et à favoriser la liquidité du marché. Il apporte un contrepoids important aux émetteurs et à leur direction.

Lorsqu’il découvre par exemple les raisons pour lesquelles les actions d’une société sont peut-être surévaluées, l’activiste prend une position à découvert sur ces actions et publie l’information dont il dispose, habituellement dans un rapport négatif accompagné d’un communiqué de presse et de messages dans les médias sociaux, dans l’espoir que le cours de l’action s’ajustera en conséquence. Il pourra alors racheter des actions à une date ultérieure et à un prix inférieur afin de pouvoir couvrir sa vente initiale.

Entre 2010 et septembre 2020, ce sont 116 campagnes de ventes à découvert activistes qui ont eu lieu au Canada, selon un rapport des Autorités canadiennes en valeurs mobilières (ACVM). Ces campagnes ont visé des organisations de secteurs variés, allant du cannabis à l’aérospatiale, en passant par les mines, la vente au détail et l’assurance, d’après un rapport du cabinet Davies rendu public en 2019.

Des effets qui peuvent même remettre en cause la pérennité de l’entreprise, précise M. Tchotourian. Mais dans certains cas, une telle offensive a pour conséquence de relancer les activités. « On a constaté qu’effectivement, certaines d’entre elles étaient mal gérées et n’étaient pas performantes comme il le fallait. Et il est vrai que l’intervention de ces fonds a permis quand même de donner de meilleurs résultats », note-t-il.

Faire preuve de proactivité

 

Si les offensives actionnariales sont souvent perçues d’un mauvais œil par les conseils d’administration, elles peuvent aussi amener les dirigeants à voir leur entreprise sous une autre perspective. « Ça force les conseils à se remettre en question », croit M. Roy. Il suggère d’ailleurs aux chefs d’entreprise de connaître leurs actionnaires et de cerner leurs attentes en matière d’objectifs et de rendements en communiquant régulièrement avec eux.

Sa règle d’or : « penser comme un activiste ». « Le monde est polarisé, complexe. Qui dit polarisation et complexité, dit opportunité pour ce genre d’actionnaires et d’intervenants », observe-t-il.

M. Tchotourian abonde en ce sens.« Être eux-mêmes plus activistes qu’ils ne le sont et ne pas forcément être passifs. Ne pas attendre qu’une campagne comme ça vienne les déstabiliser, mais essayer de prendre un peu les devants », conseille-t-il. « Ne pas cacher l’information, bien gérer l’entreprise. Ce sont les meilleurs moyens pour éviter une campagne dure. »

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