​L’inflation ne sera pas un enjeu majeur dans les prochaines négociations syndicales

Pierre Vallée
Collaboration spéciale
La situation inflationniste actuelle est loin d’être similaire à celle vécue dans les années 1970, où l’inflation était très élevée et surtout, persistante.
Illustration: iStock La situation inflationniste actuelle est loin d’être similaire à celle vécue dans les années 1970, où l’inflation était très élevée et surtout, persistante.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

L’économie connaît présentement une poussée inflationniste, et qui dit inflation dit aussi diminution du pouvoir d’achat. Bien que l’amélioration du pouvoir d’achat soit une des revendications traditionnelles des syndicats, l’avocat du travail François Longpré ne croit pas que l’inflation sera au cœur des prochaines négociations. Il nous explique pourquoi.

« L’inflation, qui est demeurée stable pendant plusieurs années, n’a pas été un facteur lors des dernières négociations de conventions collectives, explique François Longpré, avocat spécialisé en droit du travail au cabinet BLG et négociateur de conventions collectives pour le patronat. Mais avec la flambée inflationniste que l’on connaît, je m’attends à ce que cela fasse partie de la discussion. »

Partie de la discussion, sans doute, mais est-ce que l’inflation ne pourrait pas devenir un enjeu majeur des prochaines négociations ? « Je ne le crois pas, avance François Longpré. Il y a beaucoup trop d’incertitude quant à la présente hausse de l’inflation. Est-elle temporaire, attribuable essentiellement aux perturbations économiques causées par la pandémie, ou au contraire, va-t-elle s’installer pour une plus longue période ? Personne aujourd’hui ne peut répondre avec certitude à cette question. »

Sans compter que la Banque du Canada a clairement indiqué qu’elle va augmenter son taux directeur, peut-être jusqu’à 2 %, ce qui devrait ralentir suffisamment la croissance économique pour ramener l’inflation à sa cible habituelle, soit dans une fourchette de 1 % à 3 %. « L’incertitude quant à la durée de la poussée inflationniste combinée à l’action de la banque centrale et ses effets sur l’économie rendent improbable l’entente d’une convention collective où l’inflation joue un rôle majeur », croit François Longpré.

Une spirale inflationniste ?

Mais si l’inflation, contre toute attente, persistait et que la diminution du pouvoir d’achat était telle que le rehaussement des salaires devenait inévitable, doit-on craindre une spirale inflationniste dans laquelle une hausse de la rémunération entraîne une hausse du prix des biens et services, suivi d’un rattrapage salarial, etc. ?

« Pas du tout, affirme François Longpré. D’abord, il est très difficile aujourd’hui pour une entreprise de refiler aux consommateurs une hausse des coûts de sa main-d’œuvre en augmentant le prix de ses biens et services, car la concurrence fait en sorte que les consommateurs peuvent se procurer les biens et services auprès des compétiteurs. Les entreprises préfèrent plutôt absorber une hausse des coûts de la main-d’œuvre, soit en réduisant leur marge bénéficiaire, soit en augmentant leur productivité par une plus grande automatisation, par exemple. »

Et, tient-il à rappeler, la situation inflationniste actuelle est loin d’être similaire à celle vécue dans les années 1970, où l’inflation était très élevée et surtout, persistante. « Dans les années 1970, on a vu plusieurs conventions collectives tenir compte directement de l’inflation, grâce à des clauses qui pouvaient faire fluctuer la rémunération selon le taux d’inflation en vigueur, et ce, pendant toute la durée de la convention collective. On est loin d’un pareil scénario. »

L’art du compromis

François Longpré soutient que la négociation d’une convention collective est une entreprise complexe et que si l’on veut la mener à bon port, il faut tenir compte d’une foule de facteurs, dont l’inflation ne saurait être la vedette. « Il y a le rattrapage salarial pour les emplois sous-évalués, l’équité salariale entre les hommes et les femmes, la difficulté de la tâche à accomplir, la concurrence, régionale ou autre, la santé financière de l’entreprise, le recrutement et la rétention du personnel, et j’en passe. Aucune convention collective ne peut fonctionner si l’on ne tient pas compte de ces facteurs, qui sont plus déterminants que le taux d’inflation en vigueur. »

Est-ce dire qu’il n’en sera jamais question ? « Le patronat et les syndicats sont condamnés à s’entendre, poursuit François Longpré, car il s’agit d’une relation à long terme, ce qui implique un partage des risques et des responsabilités et oblige les deux parties à mettre de l’eau dans leur vin. On verra peut-être certaines conventions collectives négocier une légère hausse de la rémunération pour compenser un peu l’effet de l’inflation, mais ce seront des ajustements mineurs. La négociation d’une convention collective, c’est surtout l’art du compromis. »

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