Coup de jeune dans la relève entrepreneuriale

Jean-François Venne
Collaboration spéciale
La pandémie semble avoir surtout freiné les ardeurs des entrepreneurs plus âgés. Chez les 18-34 ans, les intentions de créer ou de reprendre une entreprise ont au contraire augmenté de 12,3%.
Photo: iStock La pandémie semble avoir surtout freiné les ardeurs des entrepreneurs plus âgés. Chez les 18-34 ans, les intentions de créer ou de reprendre une entreprise ont au contraire augmenté de 12,3%.

Ce texte fait partie du cahier spécial Transformation des entreprises

La crise sanitaire a quelque peu douché l’enthousiasme entrepreneurial des Québécois, mais la réserve entrepreneuriale s’est tout de même maintenue à un niveau acceptable. La pandémie constitue toutefois l’arbre qui cache la forêt de défis qui guettent cette forme d’activité.

Le plus récent Indice entrepreneurial de Réseau Mentorat montre une diminution sur un an dans les intentions de se lancer en entrepreneuriat (-17,6 %) ; les démarches de démarrage (-14,4 %) et la propriété d’entreprise (-9,7 %). En fait, les taux d’intentions et de démarches ont glissé à leur plus bas niveau depuis 2013. L’Indice se base sur les réponses à des sondages auxquels ont participé environ 15 000 Québécois et 918 propriétaires d’entreprise.

L’entrepreneuriat rajeunit

« La réalité est toutefois beaucoup plus nuancée lorsque l’on observe différents ensembles démographiques », souligne Rina Marchand, directrice principale, contenus et innovation du Réseau Mentorat.

C’est le cas par exemple lorsque l’on compare les groupes d’âge. La pandémie semble avoir surtout freiné les ardeurs des plus âgés. Chez les 35-49 ans, les intentions de créer ou de reprendre une entreprise ont chuté de 32,4 % et de 47 % chez les 50-64 ans. Elles ont au contraire augmenté de 12,3 % parmi les 18-34 ans. La jeune relève a donc tenu le coup. Réseau Mentorat constate d’ailleurs un rajeunissement de l’ensemble de la chaîne entrepreneuriale. Son poids relatif progresse dans les intentions et les démarches entrepreneuriales ainsi que dans la propriété d’entreprise, et régresse du côté des fermetures.

Les intentions d’entrepreneuriat des femmes ont elles aussi mieux résisté que celles des hommes en 2020. Elles ont fléchi de « seulement » 12,7 %, comparativement à 22,3 % chez les hommes. Enfin, chez les personnes issues de l’immigration — une catégorie traditionnellement très dynamique en entrepreneuriat —, les intentions ont diminué significativement, mais sont tout de même demeurées supérieures à la moyenne.

Le portrait s’avère très similaire lorsque l’on observe les démarches amorcées pour créer ou reprendre une entreprise. Encore ici, les femmes, les jeunes et les immigrants se sont montrés les plus entreprenants. « Ces trois groupes ont été les plus frappés par des pertes d’emplois au début de la pandémie, et plusieurs se sont alors tournés vers l’entrepreneuriat, analyse Rina Marchand. Cependant, la nécessité n’explique pas tout. Les femmes, par exemple, ont été plus nombreuses à trouver des occasions d’affaires dans la crise sanitaire. »

L’Indice montre que les nouvelles occasions ont représenté une motivation pour amorcer des démarches d’entrepreneuriat chez 39,6 % des répondants, alors que 38,9 % ont invoqué le besoin de remplacer un revenu perdu.

Une ombre au tableau

L’étude du Réseau Mentorat indique donc une relève entrepreneuriale plus diversifiée et plus jeune. Rina Marchand met toutefois en garde contre le danger de trop se concentrer sur les impacts de la pandémie, au risque de rater de grandes tendances de fond qui créent d’importants enjeux pour l’entrepreneuriat dans la province.

« Le vieillissement de la population et la pénurie de main-d’œuvre ont déjà et continueront pour plusieurs années d’avoir un effet sur la dynamique entrepreneuriale au Québec », prévient-elle. Depuis un sommet à 11,5 % en 2014, le taux de propriétaires d’entreprise calculé par l’indice a baissé de moitié. La tendance s’est accélérée en 2020. La pandémie a précipité la sortie de plusieurs entrepreneurs plus âgés, dont certains ont vendu ou fermé leur société plutôt que de la transférer. Heureusement, les jeunes propriétaires de 34 ans et moins ont en partie compensé cette diminution.

D’autres entrepreneurs se sont simplement cassé les dents lors de la crise sanitaire. « Le défi qui se pose dans un contexte de vieillissement de la population qui réduit le bassin potentiel d’entrepreneurs, c’est de garder en entrepreneuriat ceux dont le projet échoue, autrement dit comment perdre l’entreprise, sans perdre l’entrepreneur », avance Rina Marchand.

Le désir reste présent

Autre gros souci : la pénurie de main-d’œuvre, qui réduit le nombre de Québécois prêts à créer ou à reprendre une entreprise. « Il y a beaucoup d’emplois disponibles sur le marché du travail, dont plusieurs offrent des conditions très intéressantes, note-t-elle. Cela peut amener certaines personnes à retarder, voire à laisser tomber leurs projets entrepreneuriaux. »

Elle se réjouit toutefois de constater que la culture entrepreneuriale se maintient. Certes, le nombre de répondants qui estiment que l’entrepreneuriat représente le choix de carrière optimal a un peu fléchi en 2020,mais il dépasse encore 30 %. Par ailleurs, plus de personnes sondées qu’avant jugent l’entrepreneuriat très important pour le développement économique des régions. « La volonté d’entreprendre reste forte, mais il faudra trouver des solutions pour pallier le vieillissement de la population et le manque de main-d’œuvre », conclut Rina Marchand. 

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