De nouvelles ambitions solaires pour Hydro-Québec

L’électricité  produite au Québec est  propre,  abondante et abordable. Mais son bas prix  freine l’essor des autres  formes d’énergies propres  appelées à jouer un rôle important dans la  réduction  des émissions de GES.
Jacques Nadeau Le Devoir L’électricité produite au Québec est propre, abondante et abordable. Mais son bas prix freine l’essor des autres formes d’énergies propres appelées à jouer un rôle important dans la réduction des émissions de GES.

On dit souvent que le Québec a la chance de posséder en abondance une énergie propre et renouvelable. Mais la bénédiction de l’hydroélectricité ne fait pas foi de tout : en matière d’innovation technologique, il faut toujours élargir son expertise. Et c’est dans l’énergie solaire qu’Hydro-Québec croit peut-être avoir trouvé un nouveau filon.

La p.-d.g. de la société d’État, Sophie Brochu, était à Lac-Mégantic mardi dernier pour inaugurer aux côtés de nombreux élus un nouveau parc solaire qui doit alimenter en partie (et en été, surtout) le centre-ville de cette municipalité de 6000 habitants. D’une puissance somme toute modeste, ce parc revêt une signification particulière pour la grande patronne de la société d’État.

Au Québec, on a l’habitude d’envier ce qui se fait en Scandinavie en matière d’énergie et d’environnement. Pourtant, la province n’est pas en reste, a-t-elle pris soin de souligner mardi. Le Québec n’a en effet pas à rougir de la comparaison avec la Norvège… qui « triche », en quelque sorte, en finançant ses ambitions grâce à sa lucrative production pétrolière.

La preuve se trouve désormais à Lac-Mégantic, estime la dirigeante d’Hydro-Québec. Et d’autres s’érigeront bientôt dans les 22 secteurs du Québec desservis par des centrales thermiques, véritables épines dans le pied de la société d’État en matière d’empreinte environnementale. Aux Îles-de-la-Madeleine, par exemple, on a activé en décembre deux éoliennes qui devraient réduire de 13 % les émissions de GES de la centrale de Cap-aux-Meules, selon l’ingénieur David-Olivier Goulet, qui a supervisé leur installation. Le spécialiste d’Hydro-Québec indique d’ailleurs que tout dans le projet a été conçu pour être reproduit rapidement et à moindre coût, à peu près n’importe où dans la province.

Électricité abordable

L’électricité produite au Québec est propre, abondante et abordable. Mais son bas prix freine l’essor des autres formes d’énergies propres appelées à jouer un rôle important dans la réduction des émissions de GES. Après tout, dans un Québec où l’électricité ne coûte pas 0,08 $ du kilowattheure, à quoi bon déployer des capteurs solaires et des éoliennes qui produisent une énergie qui en coûte le double ?

Depuis des années, c’est la question qui tue. Ou, en tout cas, qui ralentit le développement de nouvelles technologies québécoises en limitant la demande auprès d’une industrie naissante.

Québec tente le coup depuis 1998 du côté de l’éolien, soit depuis la mise en service du parc Le Nordais, en Gaspésie. Le microréseau de Lac-Mégantic joue un peu le même rôle du côté du solaire : ses capteurs ont été conçus par la société Stace, de Saint-Augustin-de-Desmaures, non loin de Québec. Ses batteries de lithium fer phosphate sont conçues par Evlo, une filiale d’Hydro-Québec essaimée de l’IREQ, son centre de recherche de Varennes. Même la structure en aluminium qui tient les panneaux en place a été usinée dans la province.

Tous les composants du microréseau sont de dernier cri. Et pourtant, ils sont déjà dépassés. « Ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas bons ! » assure toutefois Maxime Roberge, un ingénieur chez Stace qui a participé à sa mise en place. Mais ça fait partie du jeu : l’innovation n’arrête jamais.

Voir au-delà des barrages

Hydro-Québec soulignait en 2019 son 75e anniversaire en faisant l’état des grandes réalisations qui ont marqué son histoire. En gros : d’immenses et solides barrages et des lignes à très haute tension uniques au monde.

Quand on lui a demandé comment elle envisageait les 75 années à venir, sa direction regardait derrière elle. Après tout, ses barrages sont conçus pour résister à des événements climatiques qui ne surviennent qu’une fois tous les 10 000 ans. Une hausse de 2 °C de la température moyenne de la planète ne devrait pas les menacer.

Il y a deux ans à peine, Hydro-Québec estimait sa production suffisante pour répondre à la demande au Québec et outre-frontière. Accélérer les exportations d’énergie propre devait être une priorité pour encourager la décarbonisation de l’économie, disait David Murray, numéro 2 d’Hydro-Québec à l’époque et aujourd’hui vice-président exécutif responsable de l’innovation. « L’électrification est bonne pour Hydro-Québec et devrait être une priorité pour les générations futures », disait-il.

Le filon solaire était déjà à l’étude en 2019. Le projet de « microréseau » à Lac-Mégantic avait été porté à l’attention de M. Murray deux ans plus tôt. Il avait d’ailleurs mandaté une équipe d’experts pour analyser les technologies solaires utilisées ailleurs dans le monde, en Allemagne et en Californie notamment.

Un « microréseau », pour un producteur à grande échelle comme Hydro-Québec, c’est de l’inédit. Dans son application la plus complète, un microréseau vise à débrancher des immeubles, des quartiers ou des communautés entières du réseau public en les rendant autonomes sur le plan énergétique. Ces réseaux locaux peuvent revendre leur production excédentaire à leurs voisins ou au réseau public.

Quand on lui a demandé si elle voyait dans l’expérience de Lac-Mégantic un premier pas vers la création de petites productions électriques entièrement autonomes, Sophie Brochu a bien illustré les limites de l’intégration de cette technologie dans le modèle d’affaires de la société d’État. Les « trippeux d’autarcie », comme elle surnomme les férus d’indépendance énergétique, peuvent bien s’y mettre, dit-elle. Mais la situation au Québec n’est pas la même qu’au Vermont ou en Ontario, où l’énergie coûte si cher que l’installation de capteurs solaires sur la maison est une façon efficace d’économiser de l’argent.

Il y a des limites à ce qu’Hydro-Québec va tolérer comme transition énergétique, semble-t-il.

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