Des villes progressistes pour inspirer Montréal

Meghan Joy croit que les villes ayant des aspirations progressistes devraient davantage partager leurs expériences, leurs succès et les résistances auxquelles elles ont fait face.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Meghan Joy croit que les villes ayant des aspirations progressistes devraient davantage partager leurs expériences, leurs succès et les résistances auxquelles elles ont fait face.

En laissant le libre marché dicter le prix des logements, le design urbain et les emplois offerts à leurs citoyens, de nombreuses villes dans le monde, dont Montréal, échouent à répondre aux besoins de la population, croit Meghan Joy, chercheuse en science politique à l’Université Concordia. Comment remédier à cette situation ? Plusieurs villes à travers le monde ont mis en place des politiques progressistes innovantes, que Mme Joy explore dans un article récemment publié dans le journal scientifique Urban Affairs Review.

« Dans les 30 dernières années, nos villes ont été dominées par ce qu’on appelle l’urbanisme néolibéral, imprégné de la notion que la ville est à vendre. Beaucoup de politiques ont pour but d’attirer des investissements étrangers, des promoteurs, des sièges sociaux de grandes entreprises, des touristes et des travailleurs qualifiés », rapporte celle qui a écrit Beyond Neoliberalism: A Policy Agenda for a Progressive City avec Ronald K. Vogel, de l’Université Ryerson à Toronto.

À côté de cela, Mme Joy rapporte que des compressions budgétaires provenant d’ordres supérieurs de gouvernement ont empêché de financer adéquatement les infrastructures et les services offerts par les villes. « Beaucoup de villes sont en crise. La spéculation immobilière fait qu’il y a un manque criant de logements abordables, les quartiers qui ont le plus besoin de transport en commun sont mal desservis, les inégalités sont à la hausse, beaucoup de gens sont forcés de s’en aller », renchérit la chercheuse.

La COVID-19 a exacerbé ces inégalités, alors que certains quartiers denses peuplés de travailleurs essentiels sont particulièrement touchés. D’autres modèles de développement sont-ils possibles ? Mme Joy est convaincue que oui, puisque plusieurs politiciens municipaux aux États-Unis et en Europe ont mis en place des politiques expérimentales pour soutenir les ouvriers, les coopératives et le transport actif, entre autres.

À Vienne, par exemple, environ la moitié des logements sont la propriété de la municipalité autrichienne ou ont été construits par des entreprises sociales. Leurs prix ne seraient donc pas sujets aux aléas du marché. Et la Ville continue d’acheter des terrains pour y construire des logements, souligne l’article de Mme Joy. Berlin, de son côté, a imposé l’an dernier un gel des loyers de cinq ans pour 1,5 million de logements, afin de freiner l’embourgeoisement.

La Ville de Cleveland, aux États-Unis, soutient de son côté des coopératives de travailleurs et des fermes urbaines en facilitant leur collaboration avec des hôpitaux et des universités, notamment pour l’entretien, l’installation de panneaux solaires et les services de cafétéria. « Est-ce qu’on pourrait s’inspirer de ça pour favoriser les entreprises locales ? Par exemple, afin d’accorder certains permis à un festival, on pourrait s’assurer qu’il engage des coopératives d’ici comme fournisseurs », soulève Mme Joy.

Deux villes américaines audacieuses

Entre 2014 et 2018, Seattle a adopté plusieurs mesures pour protéger les travailleurs, sous l’impulsion d’une conseillère municipale, professeure d’économie, Kshama Sawant. Parmi ces mesures : un salaire minimum à 15 $, des droits supplémentaires pour les chauffeurs Uber et Lyft et pour les travailleurs domestiques, ainsi qu’une taxe pour forcer les grandes entreprises comme Amazon à financer le logement abordable. Même si ces mesures ont été très contestées par le milieu des affaires, que la « taxe Amazon » a été annulée et, surtout, que Montréal ne possède pas les mêmes pouvoirs législatifs que Seattle, Mme Joy juge que ces mesures démontrent la possibilité pour les villes de se mobiliser pour les plus vulnérables.

L’article de Mme Joy détaille aussi le cas de Jackson, au Mississippi, une ville à majorité noire dont l’actuel maire, Chokwe Antar Lumumba, s’attaque activement aux inégalités. Avec sa stratégie Cooperation Jackson, il travaille notamment à la création d’un réseau de coopératives financières, de travailleurs, de fermes urbaines, de garderies et de logements.

Montréal elle-même n’est pas en reste en ce qui a trait aux mesures progressistes intéressantes à étudier, affirme Mme Joy. Selon elle, la Ville a adopté avec Projet Montréal des politiques innovantes, comme la piétonnisation de certaines rues, l’ajout de pistes cyclables et le soutien de projets de logements sociaux. « Ça va plus loin qu’à Toronto. La présence de partis politiques municipaux permet l’établissement d’un programme clair, juge la politologue. Toutefois, les actions ne sont pas à la hauteur des besoins pour le moment. »

Mme Joy croit que les villes ayant des aspirations progressistes devraient davantage partager leurs expériences, leurs succès et les résistances auxquelles elles ont fait face. Elle estime aussi que ces mouvements devraient être davantage étudiés dans les universités, puisqu’ils seraient un important moteur de changement en devenir.

Ce contenu est réalisé en collaboration avec l’Université Concordia.

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