Un autre petit commerçant tombe au combat dans le Mile End

Stephen Welch est à la tête de la librairie S.W. Welch depuis 37 ans, dont 14 au 225 de la rue Saint-Viateur Ouest. Le Montréalais anglophone de 70 ans fermera définitivement les portes de son commerce le 1<sup>er</sup> août.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Stephen Welch est à la tête de la librairie S.W. Welch depuis 37 ans, dont 14 au 225 de la rue Saint-Viateur Ouest. Le Montréalais anglophone de 70 ans fermera définitivement les portes de son commerce le 1er août.

Une petite boutique de livres usagés vient d’ajouter son nom à la longue liste des commerces qui ont dû fermer leurs portes dans le quartier branché du Mile End à Montréal, chassés par la pandémie, mais surtout l’explosion des loyers et les méthodes musclées de certains gros propriétaires.

Stephen Welch trône comme en son royaume assis aux commandes de sa caisse enregistreuse derrière des panneaux de plexiglas et entouré de piles de livres et de clients catastrophés par la nouvelle. « Sorry to say that, but what the “F” ? ! ? », s’exclame en entrant une vieille dame pourtant aux allures parfaitement respectables avec son béret, ses petites lunettes rondes et son masque de couleur.

L’imposant barbu à la voix grave et à la longue barbe blanche est à la tête de la librairie S.W. Welch depuis 37 ans, dont 14 au 225 de la rue Saint-Viateur Ouest. « Avant, j’étais sur le boulevard Saint-Laurent, juste en face de chez Schwartz’s. J’ai déménagé ici parce que j’aimais le quartier. »

Les loyers explosent

Le Montréalais anglophone de 70 ans fermera définitivement les portes de son commerce le 1er août. Il y a l’âge, bien sûr. Il y a aussi le peu d’intérêt pour les livres des travailleurs d’Ubisoft et autres petits génies de la tech qui ont débarqué en masse dans le quartier ces dernières années, ainsi que la pandémie qui a vidé les rues de ses touristes depuis un an. Mais il y a surtout le loyer depuis que les enfants de l’ancien propriétaire ont vendu le bâtiment à une grande société immobilière à la mort de leur père. « C’est vrai que mon loyer n’était pas élevé, mais à la fin de mon bail, l’an dernier, il a été augmenté une première fois de 70 %, et devait encore être augmenté cette année de 150 %. Jusque-là, mon commerce était rentable, mais il n’est pas question que je travaille seulement pour payer mon loyer à Shiller Lavy », tonne Stephen Welch.

Shiller Lavy, c’est une société immobilière très active dans le quartier qui en est venu à y symboliser un peu tous les investisseurs qui achètent à gros prix les bâtiments commerciaux des coins de la ville à la mode pour en augmenter dramatiquement les loyers ensuite, même si cela doit être au prix de les laisser inoccupés pendant des mois s’ils ne trouvent pas preneurs. Le Devoir n’est pas parvenu à joindre un porte-parole de la compagnie vendredi. Mais sur les médias sociaux, des résidents en faisaient cette semaine leur cible de prédilection pour dénoncer les coups portés par les spéculateurs et la gentrification contre ces petits commerçants locaux qui ont fait le charme et l’identité du Mile-End.

Le chef propriétaire de la sandwicherie Chez ta mère sur l’avenue Fairmount et président de l’Association des gens d’affaires du Mile End, Hamza Bousaidan, s’accommode plutôt bien de la venue des professionnels de la tech dans le quartier. « Ils nous manquent depuis le début de la pandémie, avec une baisse du volume d’activité de 80 %. » Il confirme cependant que certains commerçants ont été confrontés à des « hausses de loyer extrêmes » face auxquelles ils n’ont pu que baisser pavillon, et souvent sans être remplacés par d’autres. « Sur la rue Bernard, ça fait carrément peur », dit-il.

Dhirar Mouhli y est justement copropriétaire du Dépanneur Café et du restaurant Manoubia, la porte juste à côté. Sur son tronçon de rue, on compte bien un commerce sur trois de fermé. « La plupart étaient déjà fermés avant que ne commence la pandémie », dit-il. Lui aussi a une histoire sur Shiller Lavy à raconter, mais dans son cas elle se finit bien. Comme le bail de l’un de ses commerces est protégé pour dix ans, la société immobilière lui a offert 200 000 $ pour le racheter avant de se porter acquéreuse du bâtiment, mais il a refusé. Pour l’autre commerce, il peut compter sur un petit propriétaire dont les loyers sont raisonnables.

Petits pas

Consciente d’avoir un sérieux problème de locaux vacants sur ses artères commerciales, Montréal a procédé, l’an dernier, à des consultations publiques sur la question. En réponse à l’exercice, l’administration de Valérie Plante a rejeté l’idée d’une taxe sur les locaux vacants, du moins tant que la pandémie de COVID-19 ne sera pas chose du passé. Elle s’est dite prête à mener des discussions avec Québec sur l’éventuelle mise en place de mécanismes d’encadrement visant à freiner les hausses abusives des loyers commerciaux, un peu comme pour les loyers résidentiels. Mais pour le moment, on n’était véritablement prêt à avancer que sur la création d’un registre des locaux commerciaux vacants et peut-être aussi sur l’établissement d’un modèle type de bail commercial, comme il se fait déjà dans le domaine résidentiel.