La production locale de vaccins de nouveau sous les projecteurs

«Quand on parle de production de masse, il s’agit de processus hyperspécialisés, qui ne peuvent pas être répliqués à l’infini sur une multitude de sites.»
Photo: Vincenzo Pinto Agence France-Presse «Quand on parle de production de masse, il s’agit de processus hyperspécialisés, qui ne peuvent pas être répliqués à l’infini sur une multitude de sites.»

Les mises à jour concernant le progrès des candidats-vaccins contre la COVID-19 et leur éventuelle distribution continuent de susciter la discussion tant dans l’industrie qu’à Ottawa, où l’opposition est revenue à la charge mercredi pour reprocher au gouvernement de ne pas avoir été en mesure d’assurer une capacité de production de masse au Canada.

À la Chambre des communes, le premier ministre Justin Trudeau n’a pas répondu directement à une question des conservateurs cherchant à savoir si le gouvernement avait négocié, avec les compagnies, le droit de produire ici les vaccins en développement. « En signant les contrats, oui, nous avons regardé différentes options pour assurer autant que possible une production domestique. Mais ce n’est malheureusement pas quelque chose qui est possible pour l’instant. »

Selon nos informations, le gouvernement n’a pas négocié de tels droits parce qu’il savait que le Canada n’a pas de capacité de production de masse. On indique en coulisse que rien, dans les contrats, n’empêcherait de revenir à la charge plus tard, si la situation changeait.

Le premier ministre a mis sur le dos des gouvernements Harper la désintégration du secteur de la production locale de vaccins. « En 2007, AstraZeneca et Bristol Myers ont mis un terme à leurs opérations manufacturières. En 2010, Johnson Johnson et le centre de recherche de Merck, à Montréal, ont fermé. […] En 2012, AstraZeneca, GlaxoSmithKline (GSK) et Sanofi ont annoncé des fermetures et des mises à pied. »

De manière générale, les compagnies qui procèdent au développement le font généralement dans des usines proches des sièges sociaux, donc la production « se fait majoritairement aux États-Unis et en Europe », a dit en entrevue Frank Béraud, p.-d.g. de Montréal InVivo, qui réunit des pharmaceutiques et des représentants des milieux de la santé, universitaire et de la recherche. « Quand on parle de production de masse, il s’agit de processus hyperspécialisés, qui ne peuvent pas être répliqués à l’infini sur une multitude de sites. »

Pour pouvoir produire un vaccin, ce qui s’applique aussi à un médicament, il faut une approbation par site, pour un processus bien défini. « Les compagnies auront tendance à concentrer la production sur le ou les sites qui ont reçu ces approbations. »

À l’heure actuelle, le Canada possède une certaine capacité de production. GSK possède une usine de fabrication de vaccin antigrippal à Québec, tout comme c’est le cas pour Sanofi à Toronto.

La pandémie a mis en lumière la dépendance en matière d’approvisionnements internationaux, « et pas juste pour les vaccins », dit M. Béraud en mentionnant les médicaments et l’équipement de protection individuelle. « Oui, il y a cette volonté de Québec et d’Ottawa de développer une certaine autonomie nationale, si je peux dire, pour certains de ces produits-là, mais concrètement, comment on fait ça ? Si on dit qu’on veut produire des médicaments stratégiques au Canada, qu’est-ce qu’un médicament stratégique ? Comment on le définit ? […] C’est un sujet super important, je crois, qui se parle beaucoup dans le secteur. C’est un dossier qui ne peut pas être réglé en silo, par les ordres de gouvernement. Il faut que l’industrie soit à la table de discussion. »

Les gouvernements ont quand même fait de bons coups, a insisté M. Béraud, qui mentionne notamment l’aide à Medicago, à Québec, laquelle travaille sur un candidat-vaccin. Ottawa lui a consenti un appui financier de 173 millions pour son développement et la construction d’installations de production.

La compagnie devrait entamer ses essais de phase 3 en décembre et a conclu avec Ottawa une entente pour 73 millions de doses si le produit était approuvé par Santé Canada. Ottawa a aussi consenti 44 millions pour la mise à niveau des installations du Conseil national de recherches Canada (CNRC), à Montréal, notamment pour augmenter la production de candidats-vaccins. En août, un communiqué évoquait une « production préliminaire de 250 000 doses de vaccins par mois dès novembre ».

Rebâtir une capacité

Le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, a souligné, lors d’une récente entrevue au Devoir, qu’il y a eu ces dernières années une importante « délocalisation » de la recherche fondamentale que menaient auparavant les compagnies comme Merck, Pfizer ou Abbott dans leurs laboratoires québécois. Les pharmaceutiques fonctionnent dorénavant selon un modèle où elles donnent des contrats à des chercheurs universitaires d’ici. De telles ententes existent notamment avec des savants des universités de Sherbrooke, de McGill et du CHUM.

Quant à la production de médicaments à proprement parler — sans évoquer spécifiquement la question des vaccins —, M. Quirion, qui préside le conseil d’administration des Fonds de recherche du Québec, avait dénoté des faiblesses. « Pas juste au Québec, mais globalement au Canada, on a moins de capacités locales pour produire des médicaments. Même pour produire des pilules qui existent déjà, on n’a pas beaucoup de capacités. […] Il y a des discussions  qui sont en cours, impliquant par exemple le Consortium de recherche biopharmaceutique, pour dire : peut-être qu’on doit rebâtir des capacités de ce côté-là. Ça ne concerne pas juste la pandémie, c’est plus large que ça. Ça pourrait être utile pour d’autres crises. »


Avec Alexis Riopel, Guillaume Bourgault-Côté et Hélène Buzzetti