Les inégalités post-COVID

Les travailleurs moins qualifiés sont généralement plus exposés, ou risquent de perdre leur emploi.
Photo: Angela Weiss Agence France-Presse Les travailleurs moins qualifiés sont généralement plus exposés, ou risquent de perdre leur emploi.

Pour le Britannique Angus Deaton, Prix Nobel d’économie et professeur à l’Université Princeton, aux États-Unis, la pandémie de coronavirus a agi comme révélateur d’inégalités criantes qui risquent de s’aggraver encore. Il explique qu’il est selon lui urgent d’agir pour réformer le système de santé aux États-Unis et brider le monopole des « big tech » dans le monde post-COVID.

Qu’a révélé la pandémie de coronavirus sur les inégalités ?

Les pandémies ont été comparées à des rayons X qui rendent encore plus visibles les inégalités préexistantes. Les gens les plus qualifiés ont des emplois qu’ils peuvent continuer à exercer presque de la même manière. Nous pouvons parler aux gens sur Zoom et être payés pareil.

À l’inverse, chez les travailleurs moins qualifiés, ceux qui sont dits travailleurs essentiels (livreurs, chauffeurs, caissiers, personnel médical…) risquent leur vie à cause de la COVID-19, les autres risquent de perdre leur emploi.

 

Le taux de mortalité a augmenté également pour les personnes qui n’ont pas de diplôme d’études supérieures — notamment les travailleurs essentiels exposés car non confinés —, tandis qu’il baisse pour les diplômés du supérieur. Et ça va empirer.

Il y a aussi un aspect racial dans ces inégalités. […] La COVID là aussi a empiré les choses : les taux de mortalité sont beaucoup plus élevés pour les Afro-Américains que pour les Blancs.

Et quand on met tout ça ensemble, même si personne ne pouvait prédire les émeutes [survenues aux États-Unis à la suite de la mort de George Floyd], on ne peut pas dire que ça n’a rien à voir avec la COVID.

Quels sont les changements nécessaires selon vous dans le monde post-COVID ?

Nous sommes quelques-uns à espérer que le système médical américain dans sa forme actuelle sera une victime, que les gens comprendront qu’il ne peut plus durer, car les gens qui perdent leur emploi perdent aussi leur assurance médicale au moment où ils en ont le plus besoin.

Il y a énormément de gens qui ont guéri de la COVID et se retrouvent avec des factures médicales énormes qu’ils ne peuvent pas payer, et beaucoup de gens sont morts de la COVID en laissant à leurs familles des factures médicales énormes qu’elles ne peuvent pas payer. Même les gens assurés, car de plus en plus, les assurances ont des franchises et réduisent les couvertures.

Il y a plein de systèmes différents. Mais tout est mieux que de prétendre que le marché peut fournir un système de santé, car ce n’est pas le cas. Et ça entraîne un […] vaste transfert d’argent des gens ordinaires vers d’autres beaucoup plus fortunés.

Et ça a été un vecteur de destructions et d’inégalités majeur. […] L’une des pierres d’achoppement en Amérique pour un meilleur État-providence a été la question raciale, et peut-être que le mouvement actuel de manifestations va changer cela.

Mais le plus probable est que rien ne changera et, dans ce cas, la pandémie aura aggravé les inégalités.

Les travailleurs moins qualifiés, ceux qui sont dits travailleurs essentiels (livreurs, chauffeurs, caissiers, personnel médical…), risquent leur vie à cause de la COVID-19, les autres risquent de perdre leur emploi.

Quelles autres mesures pour tenter de corriger les inégalités ?

Je crains beaucoup que le chômage dure très longtemps et que cela renforce la part du capital [par rapport à celle du travail] dans le PIB.

J’ai peur que les grandes sociétés technologiques prospèrent pendant que d’autres entreprises plus petites font faillite et qu’une consolidation industrielle encore plus vaste aux États-Unis et en Europe n’aggrave les inégalités.

Quand on a des entreprises de plus en plus monopolistiques, c’est la voie tracée pour que le PIB soit redistribué vers les capitalistes. Et à moins que le système s’effondre et qu’on ait une réforme majeure, les indicateurs s’orientent vers une aggravation des inégalités.

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