Crise ferroviaire: le temps qui passe accroît l’incertitude, disent les manufacturiers

De nombreux conteneurs s'empilent dans le port de Vancouver, en raison de la paralysie du transport ferroviaire.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne De nombreux conteneurs s'empilent dans le port de Vancouver, en raison de la paralysie du transport ferroviaire.

La déclaration du premier ministre Justin Trudeau demandant la levée des barricades ferroviaires est « un pas dans la bonne direction », mais les entreprises auraient aimé beaucoup plus de clarté sur la suite des choses, estime Manufacturiers et Exportateurs du Québec (MEQ), car nombreuses sont celles qui vivent dans l’incertitude logistique ou éprouvent déjà des problèmes.

« C’est la première fois qu’on entend le premier ministre dire que le bloc doit être levé, qu’on est dans un système de droit et que la loi doit être respectée », a dit Véronique Proulx, p.-d.g. de MEQ, qui regroupe 1100 entreprises québécoises du secteur et des milliers de travailleurs. « Cela étant dit, on souhaiterait en voir plus, connaître l’échéancier. Est-ce que ça va durer encore des semaines sans qu’il agisse ? Quel est le plan ? Il a peu communiqué sur ses intentions, et ça, pour les manufacturiers, ce n’est pas rassurant. »

Si rien ne bouge, il ne serait pas étonnant que les prochains jours soient marqués par des annonces de mises à pied par des entreprises, a dit Mme Proulx. Privées de leur service ferroviaire régulier, de nombreuses sociétés doivent se tourner vers le camionnage, une solution beaucoup plus chère. « En ce moment, elles assument les coûts, mais ça ne pourra pas durer éternellement. » D’autres ont fermé des chaînes de production.

Est-ce que ça va durer encore des semaines sans [que Justin Trudeau] agisse? Quel est le plan? Il a peu communiqué sur ses intentions, et ça, pour les manufacturiers, ce n’est pas rassurant.

 

Entre-temps, environ 4000 conteneurs destinés au marché de l’Ontario et du Midwest américain étaient coincés vendredi au port de Montréal, dont la direction suit « de très près » la situation. Elle a précisé que ce chiffre, qui représente environ 15 % de la capacité des quatre terminaux, est stable depuis quelques jours, car les sociétés s’efforcent de trouver d’autres moyens pour faire bouger leurs conteneurs.

« Évidemment, on est préoccupé, il y a un impact et pour les expéditeurs, c’est plus compliqué de gérer leurs marchandises car ceux qui travaillaient avec le Canadien National doivent se tourner vers d’autres options », a dit la directrice des communications, Mélanie Nadeau. « Mais on n’est pas dans une situation critique sur le territoire du port, c’est quand même gérable, compte tenu du fait qu’on a trois options intermodales. » Les deux autres options sont le Canadien Pacifique et le transport par camion. De manière générale, environ la moitié de tous les conteneurs qui passent par le port sont transportés par camion.

Certains industriels contactés par Le Devoir ont indiqué qu’ils peuvent encore fonctionner malgré des défis logistiques, mais que les prochaines semaines seront cruciales. Par exemple, chez American Biltrite, qui exploite à Sherbrooke une usine de couvre-plancher en caoutchouc, les produits exportés sont transportés par camion. Le problème, c’est qu’une partie de la production est faite en Asie et importée au Canada. « Plusieurs de ces produits sont bloqués sur la voie ferrée actuellement », a dit le vice-président corporatif et directeur général, Jean-Pierre Benoit. La production chinoise était déjà au ralenti en raison du coronavirus. « Mais les entreprises asiatiques repartent la semaine prochaine pour nous. Donc c’est sûr que ça irait en empirant si le blocus se poursuit en mars. »

Agriculteurs inquiets

La livraison de propane aux agriculteurs est également sous haute surveillance, le secteur ayant déjà vécu une crise à l’automne lors d’une grève au Canadien National. Selon un article de La Terre de Chez Nous publié vendredi, le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles s’est engagé à faire livrer du propane aux fermes qui se retrouveraient en rupture d’approvisionnement.

Du côté des Éleveurs de volailles du Québec, on indique avoir demandé aux producteurs de lever un drapeau rouge s’ils étaient touchés par une pénurie de propane, utilisé notamment comme source de chauffage pour les poulaillers. « Pour l’instant, nous n’avons pas eu d’appels », a indiqué un agent d’information.

L’Union des producteurs agricoles (UPA) avait averti plus tôt cette semaine que « le trafic ferroviaire est essentiel au bon fonctionnement du secteur agroalimentaire » et que les éleveurs québécois qui ont besoin de propane l’hiver sont particulièrement à risque actuellement », selon son président, Marcel Groleau. La situation n’est pas encore critique pour les agriculteurs, mais elle pourrait le devenir si les barricades bloquent toujours les voies ferrées la semaine prochaine. Les éleveurs qui ont besoin de gaz propane pour garder leurs petits animaux au chaud pourraient avoir à faire des choix difficiles. « Les agriculteurs vont devoir décider quels troupeaux ils chauffent, lesquels ils ne chaufferont pas », a expliqué le porte-parole de l’UPA, Patrice Juneau. Certains sont déjà rationnés.

L’UPA souhaite que la crise avec les Autochtones wet’suwet’en se règle rapidement. Si ce n’est pas le cas, l’organisme tient à ce que le secteur de l’élevage soit pris en considération si un plan de contingence est mis en place par le gouvernement du Québec.

Avec Mylène Crête